Les nouvelles ne sont pas très bonnes mais


Cinquante ans de politique culturelle, De Vilar à Khadafi

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur novembre 24, 2009

Il est des anniversaires qui ressemblent à des funérailles. En 1959, André Malraux devenait le premier Ministre des Affaires culturelles, et impulsait la démocratisation culturelle, par la mise en place des premiers « Centres dramatiques nationaux ». Une tâche révolutionnaire, noble et courageuse, qui allait changer radicalement la physionomie de notre pays, devenu depuis un modèle et une exception, mondialement reconnus : partager avec le plus grand nombre de nos concitoyens les œuvres de l’esprit les plus exigeantes, pour les rendre libres et critiques face à la réalité du monde tel qu’il ne va pas. Cinquante ans plus tard, le jour-anniversaire de la mort de Malraux, on apprend cette nouvelle incroyable : l’actuel Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, vient de nommer à la tête de l’un des Centres dramatiques les plus importants, celui de Montpellier, un écrivain associé à un metteur en scène qui fut l’un des maîtres d’œuvres des festivités organisées pour célébrer le quarantième anniversaire de l’arrivée au pouvoir du colonel Kadhafi.

Vous pensez avoir mal lu. Ou alors une boutade cynique. Ce n’est malheureusement pas une blague. Le dernier héritier de Jean Vilar (qui rêvait d’une « culture élitaire pour tous ») vient de sauver sa « boîte de production » menacée de faillite en organisant les agapes pharaoniques du dictateur le plus cyniquement impuni de la planète. Reprenons les faits. Depuis une dizaine d’années, le projet du ministère de la Culture va mal, vraiment très mal. Une spirale destructrice qui avait commencé en 2003 avec l’étranglement du statut des intermittents du spectacle, qui a mis sur la paille des milliers d’artistes et détruit des centaines de projets artistiques. Ce sera ensuite la réduction tout azimut des subventions, qui menacent partout en France l’extraordinaire foisonnement des foyers culturels. La troisième étape est maintenant officiellement engagée : détruire progressivement tous les maillons de l’Institution culturelle, du plus faible au plus puissant.

De ce point de vue, la récente nomination du nouveau directeur du Centre dramatique national de Montpellier est le symptôme affligeant de cette destruction programmée. Au début de l’année, l’inoxydable Georges Frêche, fidèle à ses très efficaces pratiques autocrates et clientélistes voulait nommer au Centre dramatique le metteur en scène Georges Lavaudant, qui venait de quitter le Théâtre national de l’Odéon — une logique de « rétrogradation » que le Ministère de pouvait accepter. Bras de fer total. A la faveur du remaniement ministériel de printemps, l’arrivée de Frédéric Mitterrand doit permettre de dénouer cette situation inextricablement bloquée. Au fait du Prince local succède un fait du Prince national : sans aucun respect des procédures normalement requises pour de telles nominations, le Ministre impose « son » candidat au potentat local, moyennant compensations et petits arrangements entre amis soumis à campagne électorale sensible.

En septembre 2009 sort du chapeau ministériel le nom de Jean-Marie Besset, qui n’a jamais dirigé de théâtre public, et qui n’a pas davantage été réellement metteur en scène. C’est un écrivain de théâtre qui milite pour le retour des auteurs vivants, injustement écartés du plateau pendant plus d’un siècle ; et il est vrai que les metteurs en scène triomphants ont largement privilégié les écritures du répertoire dramatique mondial, sans se soucier des Ionesco, Beckett, Genet, Vinaver, Koltès, et autres Gabily. Les textes de Besset ont été presque exclusivement joués dans les théâtres privés parisiens, sa notoriété repose sur des traductions habiles de dramaturges anglo-saxons à la mode, et sa stratégie consiste surtout à donner depuis des années une caution sérieuse et intello à l’imposture commerciale des « Molières » (même s’il est vrai que les choses ont tendance à changer, depuis quelques années…). Certes, Jean-Marie Besset a initié un festival dédié aux nouveaux auteurs, dans sa ville natale de Limoux, en reprenant les vieilles recettes payantes de Jean-Claude Brialy à Ramatuelle. Et c’est tout à son honneur.

Le scandale n’est pas dans le parcours d’un écrivain qui a choisi son camp, et qui faisant le deuil de l’art, assume qu’il produit des pièces qui « marchent », surfant sur l’air du temps et les thèmes-sentiments qui font mouchent (le racisme, l’exclusion, la marge, l’homosexualité, la liberté). Rien de problématique à voir le théâtre privé s’enrichir de pièces à thèse, dans la grande veine des huit clos existentialistes qui régnaient sur les années 60. Pas de problème non plus pour imaginer que l’artisan d’un tel théâtre nourrisse une forme de rancœur (souvent haineuse) à l’égard du théâtre public, jugé abscond, élitiste et peuplé de « précieuses ridicules », coupées de toute relation à la société française d’aujourd’hui. La violence politique naît par contre du coup de force qui transforme cet écrivain singulier en directeur de l’un des théâtres publics les plus importants de notre pays.

Comment peut-on diriger un théâtre partie prenant du système que l’on a détesté et démonté pendant des décennies ? Comment peut-on devenir le directeur d’une maison de théâtre, quand on est un écrivain de bureau, qui n’a jamais eu le moindre rapport avec l’artisanat du plateau ? Comment peut-on accompagner une maison qui représente tout ce que l’on dénonce depuis tant d’années ? Comment un homme qui déteste le temps de la recherche, de l’innovation et de l’inconnu pourra-t-il combiner son « contrat de service public » avec ce pari fou, celui de Jean Vilar : les grandes œuvres de demain, inédites et inouïes, au service du plus grand nombre, comme n’importe quel « service public », tel le gaz ou l’électricité ?

La réalité politique donne malheureusement quelques éléments de réponse à ces questions : Jean-Marie Besset débarque à Montpellier avec la désinvolture du nanti sans expérience. Non seulement sa « nomination » foule au pied toutes les procédures de sélection qui président aux choix des agents de la fonction publique (appel à candidature lancé au dernier moment, calendrier trop court, rendant impossible la lecture des dossiers, absence de « second tour » retenant quelques candidats auditionnés par un « comité d’experts »), mais surtout, et c’est le plus insultant pour l’esprit de Jean Vilar, son « projet » de directeur se réduit à deux malheureuses pages, mal écrites, à l’orthographe incertaine, bâclées sur un coin de table pour entériner une décision prise avant toute concertation démocratique.

D’où le metteur en scène Gilbert Desveaux, appelé à la rescousse pour redonner in extremis une impossible crédibilité à un projet de part en part intenable. Car cet allié fidèle raconte, par son parcours même, le cruel malentendu qui interdit à Besset tout avenir à la tête d’une telle « maison ». Certes le fidèle Desveaux a mis en scène les pièces de Besset quand Jacques Lasalle, au Théâtre national de Strasbourg, a cessé de lui servir de caution dans le théâtre public. Le problème est qu’il a essentiellement gagné sa vie en animant une société de production (privée), dont le but explicite est de « concevoir et créer des événements dans l’univers du luxe et de la mode ». Vuitton, Mercedes, Boucheron, Servair et autres mythologies du Capital poétique.

La boucle est bien bouclée : le luxe absolu est bien aujourd’hui de faire passer la pire tyrannie pour notre culture commune. La nomination de Jean-Marie Besset et de Gilbert Desveaux n’est pas qu’une affaire de copinage et de cooptation (la chose est si courante, et depuis bien longtemps). Il s’agit ici de bien pire : la mise à mort programmée de la décentralisation, le glas que l’on sonne pour un Ministère mis en pièces par celui qui est censé le faire vivre. Un suicide collectif, vu l’atonie ambiante — à moins que la communauté artistique, et plus largement celle des hommes vivants, ne se réveille pour dire non.

Bruno Tackels
Ecrivain, dramaturge

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7 Réponses to 'Cinquante ans de politique culturelle, De Vilar à Khadafi'

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  1. Michel Simonot said,

    Merci. Enfin une réaction pertinente à la nomination de JM Besset. Elle en précise tous les enjeux. Elle donne à lire la gravité du précédent que constitue cette nomination, non par la procédure,mais par ce qu’elle signifie.

  2. Pascal Keiser said,

    NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOON


  3. Bonjour, je viens de découvrir votre blog (merci facebook) et je m’en réjouis.


  4. Superbe Bruno pour cet article et merci.

    Nous nous reverrons au festival HYBRIDES à Montpellier!

    Fatiha pour Adesso e sempre

  5. Gilles Granouillet said,

    Monsieur,
    Je ne connais pas « l’affaire » Besset dans ses détails mais travaillant moi-même dans le théâtre public je trouve votre article haineux ( c’est votre affaire, mais c’est triste) et véhiculant quelques vieilles idées regrettables que je me permets de dénoncer. Vous semblez construire un mur infranchisable entre privé et public, entre commerce et grand art que je trouve bien prétentieux. Je travaille, comme je viens de l’écrire dans le théâtre public et je ne méprise personne parce ce que je crois qu’il y a à apprendre partout, même si les missions du théâtre public me semblent fondamentales ( je pense les défendre). Enfin « un écrivain de bureau » vous semblez dire que la direction d’un CDN serait réservée aux seuls metteurs en scène. J’aurais tendance à penser le contraire… que c’est même là une étroitesse de vue bien dommageable au théâtre depuis de longues années. Sans doute votre article veut nous alerter sur une nomination réellement malvenue… l’enfer est pavé de bonnes intentions…

    • tackelsbruno said,

      Bonjour, et merci pour votre réaction, que je découvre tardivement,
      de la haine, oui, il y a en a beaucoup, c’est sûr, c’est même incontestable, et elle vient, pour partie, de la dérive de nos métiers, leur libéralisation même pas détectée,
      chacun part en guerre contre le reste du monde
      comme dans une ferme enfermant des animaux parlants, où « c’est la guerre, ici, mec » (dit l’un des bipèdes, parlant),
      oui nous sommes dans une ferme, de plus en plus, sans lien ni désir commun, et le symptôme manifeste, alors, oui, c’est la haine, qui se propage,

      si j’ai pris la plume pour évoquer cette nomination, c’est justement pour parler de ce symptôme (oui ce n’est pas confortable, et ça sent fort), dire que les artistes sont de plus en plus manipulés, sans presque réagir, mis en « ferme » sans même le reconnaître,
      et j’espérais (mais j’ai du me tromper) que mon analyse ne se focalise pas sur tel ou tel,
      j’espérais qu’on y lise justement le drame des écrivains de bureaux, que je connais bien (j’ai accompagné un homme qui a donné sa vie pour ne plus l’être, Gabily),
      et j’ai du mal à comprendre que vous lisiez mon texte comme une apologie du metteur en scène roi, que je dénonce au fil de mes livres… en parlant de cette force merveilleuse que donne l’écriture de plateau, à tous ceux qui le peuple,

      on n’écrit pas toujours pour être bien entendu,
      et ce n’est pas toujours confortable de nommer les choses, surtout en ces temps de refus de tout débat…
      ce n’est pas forcément de la haine (j’aime l’écriture de Besset, à un certain endroit…

      Et puis dernier point,
      moi j’aime ce que vous écrivez,
      j’ai travaillé le mois dernier sur votre texte (« Ma mère qui chantait sur un phare »), le mois dernier avec mes élèves de l’ERAC,
      et c’était d’une grande beauté…

  6. Michel Simonot said,

    Je ne sais si Gilles Granouillet suit la discussion.
    En tous cas je suis étonné de ta réaction, Gilles: il me semble nécessaire que le débat entre théâtre « privé » et « public » soit mené, et clairement formulé.
    Pourquoi le théâtre (l’art en général) échapperait-il à la question qui se pose dans la société marchande libérale qui dissout tout « service public » dans une « logique marchande »?
    Prétentieux de poser cette question parce qu’il s’agirait d’art? A mon avis, bien au contraire.
    En tant qu’artistes (et aussi critiques, etc) nous devons nous demander quelles sont les conséquences « artistiques » de cette tendance à abolir la différence entre théâtre public et théâtre privé. Je dis bien : conséquences artistiques.Voire esthétiques.
    Nous ferions bien d’aller voir -et examiner sérieusement- du côté des artistes qui, depuis quelques années, prétendent qu’il faut abolir les murs privé/public et jouent (dans tous les sens du terme) sur les deux tableaux (scènes?).
    Cette question artistique, esthétique me semble sacrément politique.
    A bientôt.
    Michel Simonot


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