Les nouvelles ne sont pas très bonnes mais


JOURNAL DE BOGOTA ICI LES DIEUX NE SONT PLUS TRES LOIN

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur septembre 30, 2010
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Le 2 juillet

Pour atteindre la « maison » de R. et H., il faut remonter sur le flanc de colline, traverser tout le village, et s’engager sur un chemin de pierres, qui va peu à peu devenir de terre. Quinze minutes de montée plus tard, on oblique à droite à travers une végétation qui compose de plus en plus avec l’environnement minéral. Les arbustes et les plantes prennent en réalité racine sur une gigantesque coulée de pierre qui recouvre toute la pente. En la suivant sur deux cent mètres, la pierre brute fait place à un chemin de dalles, cette fois façonnée par la main de l’homme. La descente fait un coude, dessinée par un mur de plantes grasses, et là

Là, c’est le choc. Une gigantesque terrasse en pierres surplombe la vallée, la cime des arbres vient lécher les premiers contreforts de pierre et en bas, comme perdu, comme noyé par tant de beauté, le village de Barichara. La terrasse n’est pas tout à fait une terrasse, c’est aussi un salon, car elle est en fait recouverte d’un immense toit charpenté, sur le modèle des fermes traditionnelles où l’on sèche le tabac (XXX). En contrebas, mais toujours sans un seul pan de mur, une autre terrasse salle à manger, plus haut, une autre encore qui accueille la cuisine, toujours sans aucun mur. Côté montagne, ce sont les plantes qui font fermeture, et côté vallée, c’est le vide, et dessous ce tapis d’arbres à perte de vue, qui reçoit en français ce nom magnifique de « canopée ». Sans aucun doute l’un des plus beaux de la langue française. Je comprends pourquoi.

Une maison à murs ouverts. En lien direct avec la pierre et le végétal.

A droite de la terrasse salon, c’est l’aile de H. et de son compagnon. Là encore, aucun mur, aucune fermeture pour la salle de bain, les commodités, seule la chambre, gigantesque est équipée d’un mur de bambous mobile qui permet de retrouver un espace fermé pour la nuit. Le jour, les panneaux coulissent en accordéon et la chambre devient pure terrasse. De l’autre côté du salon, l’aile de R., construite sur le même schéma (c’est H. et son compagnon qui ont entièrement dessiné les plans de la maison, au point d’ « inventer » ces panneaux de bambous, qui font maintenant flores dans la région). On y accède par un petit ponton japonais — toute la maison, à commencer par les fameux panneaux, est comme traversée par un esprit d’Orient, venu à la rencontre des matières de Colombie, le tout repris dans les formes épurées de la modernité européenne.

Une nouvelle terrasse de pierre ouvre sur trois chambres en enfilades, ouvertes, sur la vallée, mais ici l’effervescence végétale laisse la place à la coulée minérale, qui accueille un grand jardin de cactus. La terrasse, sur le flanc est de la maison, laisse place à un espace décidément oriental. Plusieurs niveaux s’étagent à travers le champ de cactus, troués de bassins pour les fleurs, dont l’un est destinés aux hommes. A flanc de coteau, derrière un mur de pierres, de ces pierres lourdes et jaunes, tirant parfois sur le rouge, on entre dans une autre salle de bain, totalement extérieure, et entièrement habillée de plantes.

Ici les dieux ne sont plus très loin.

Un choc, donc pour celui qui a fait, de chez lui, dix-neuf heures de voyage pour arriver là, devant ce qui s’apparente, au sens le plus technique, au « sublime ». Juste en dessous de la limite de ce qui fait la séparation entre le monde des dieux et celui des hommes. On ne peut aller plus loin, on ne peut guère imaginer plus puissant, dans le domaine de ce que la beauté humaine peut faire. Terre et ciel, vide et plein, pierres et plantes, ouvert et fermé, orient et occident, Europe et Amérique, rural et urbain, calme et bruissant (car tous les sons, l’immensité des sons de la nature habitent littéralement le lieu), tous les paramètres de l’habiter idéal sont convoqués, tendus ici, à Barichara. Un lieu qui mérite mille fois ses italiques, des guillemets, des parenthèses, tant tout ce qui abime notre monde est ici repoussé, pour une vie suspendue. Sous la limite. Un lieu d’utopie, dans la pierre, où la pensée est invitée, à chaque instant, puisqu’il n’y a ni porte, ni fenêtre. Ici les dieux ne sont plus très loin.

JOURNAL DE BOGOTA XXII INGRID, LE RETOUR?

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur septembre 23, 2010
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« Ingrid la comic ». Une bande dessinée vient de paraître en France pour « dénoncer » le parcours grotesque d’Ingrid Betancourt. Une tragi-comédie politique, qui incendie la Colombie, comme la France. Une « bande dessinée » qui caricature l’héroïne ». Et qui n’est pas forcément simple à comprendre. Comme « Ingrid » n’est décidément pas simple à comprendre… Il faudrait vraiment pouvoir en faire un symptôme. Pourquoi cette femme, « Ingrid », depuis sa « libération », déclenche-t-elle autant de haine ? Et d’incompréhension ? Et de réactions contradictoires ? On ne peut pas répondre de manière univoque, sans avoir pris le temps de chercher à comprendre ce qui s’est joué dans « l’affaire Betancourt », avant, pendant, et après ses six années d’emprisonnement. Le livre d’ « Ingrid » sort mardi, en France et en Colombie. Dans les deux pays, cet événement n’était pas vu d’un très bon œil. La dame a tout fait pour que son image se détériore. Pour se faire haïr, dans « ses » deux pays, en France, comme en Colombie… Et pourtant ce qu’elle représente reste une force réelle, et porteuse de force, fédératrice. Son livre est même excellent. C’est ce que rapporte l’un des plus prestigieux journalistes de Bogota, qui n’est pourtant pas soupçonnable de betancourderie »… Il dit que son livre est fort, essentiel, qu’elle écrit là (sans l’aide d’aucun nègre) un texte essentiel, qui marquera l’histoire de la littérature, et de la Colombie. Il faut dont lire le livre d’ »Ingrid », accepter de passer outre l’icone, et de lire, vraiment. De lire simplement. Et puis d’en parler, ensuite, vraiment.

En France, plusieurs personnes me demandent pourquoi elle a déclenché cette violence, cette vague d’agressivité qui ne semble en effet pas toujours très rationnelle. Il faut dire qu’elle a tout fait pour défaire l’image d’icône et de sainte, martyre, qui avait même réussi à retourner l’opinion colombien, durant sa captivité : le voyage qu’elle avait programmé dans le cadre de la campagne présidentielle était à haut risque, et lui avait été fortement déconseillé. Elle n’en avait pas tenu compte, soit parce qu’elle ne prenait pas la mesure du danger, soit qu’elle pensait qu’elle ne serait jamais retenue longtemps, vu son statut, et ses relations.

Dès sa libération, elle s’enfuit littéralement de Colombie, comme raptée par le Ministre des Affaires étrangères françaises — certes elle est (aussi) française, mais cette histoire, son histoire est intrinsèquement colombienne ; le rôle de la France a été pour le moins ambigu, voire néfaste, il a en tous cas été très mal vécu par les Colombiens de voir une des otages occuper toute la scène internationale : vue de Colombie ce battage médiatique assourdissant autour d’ « Ingrid », atour d’une des otages (il y en avait à l’époque près de 300 ! ET IL EN RESTE ENCORE DOUZE AUJOURD’HUI !) était littéralement insupportable, et ne pouvait que détruire durablement son image…

Sans parler de l’attitude à la fois généreuse et désinvolte qu’elle a eu, après sa libération, en promettent à ses co-détenus (onze militaires libérés en même temps qu’elle) une vie de cocagne en France, où le Président de la R »publique, fanfaronnant dans l’euphorie de leur libération, leur aurait promis, par la médiation d’Ingrid Bettancourt, une nouvelle vie entièrement assumée par la France (ce qui s’est avéré impossible, naturellement — certains moisissent dans des banlieues françaises, d’autres ont quitté leur ville d’origine et végètent à Bogota).

Et puis le coup de massue final : les démarches de dédommagements engagées par elle en Colombie… et en France… Sans parler du livre de Clara Rojas ((« Détenue »), qui l’accompagnait dans le voyage et qui a passé avec elle de nombreux mois d’emprisonnement, sans que les deux femmes ne prononcent un seul mot — un témoigne sobre et modeste, qui montre néanmoins à quel point Ingrid Bettancourt s’est montrée dangereusement désinvolte, à plus d’un titre. La personnalité d’Ingrid Bettancourt est sans aucun doute l’image allégorique des figures de notre temps, ambivalentes, détestables et fascinantes. Un miroir juste, juste un miroir de nos âmes.

JOURNAL DE BOGOTA XXI INGRID BETANCOURT, ENCORE

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur septembre 20, 2010
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Le 16 septembre

L’abstraction totale des calle et des carrera. Personne ne s’y repère, avec ce système, prétendument clarifiant, forgé sur le modèle nord-américain. On se dit que cette nomenclature doit simplifier la vie, rendre les choses définitivement claires pour tout le monde. Il n’en est rien, et pour personne. Les « calle » et les « carrera » ne font que susciter un discours exegétique que personne ne contrôle vraiment. Il n’y a qu’à voir la façon dont les chauffeurs vous font préciser le chemin que vous leur indiquez, de façon plutôt claire et précise. Il n’en est rien. Le parcours reste, et restera forcément énigmatique, justement parce qu’il s’agit d’un plan quadrillé, qui ne correspond à aucune projection concrète. Il faut donc un certain temps, un temps certain, pour que le chauffeur accommode, et transpose ce que vous lui dotes, sur un mode forcément abstrait, pour le transposer dans le dédale fou des rues sensibles de Bogota. La transposition se paie de multiples palabres, et de nombreuses controverses, qui occupent de nombreux voyages avec les « taxistas »…

Et le mythe des guérilleras d’extrêmes gauches. A revoir. Quitte à décevoir.

« Ingrid la comic ». Une bande dessinée vient de paraître en France pour « dénoncer » le parcours grotesque d’Ingrid Betancourt. Une tragi-comédie politique, qui incendie la Colombie, comme la France. Une « bande dessinée » qui caricature l’héroïne ». Et qui n’est pas forcément simple à comprendre. Comme « Ingrid » n’est décidément pas simple à comprendre… Il faudrait vraiment pouvoir en faire un symptôme. Pourquoi cette femme, « Ingrid », depuis sa « libération », déclenche-t-elle autant de haine ? Et d’incompréhension ? Et de réactions contradictoires ? On ne peut pas répondre de manière univoque, sans avoir pris le temps de chercher à comprendre ce qui s’est joué dans « l’affaire Betancourt », avant, pendant, et après ses six années d’emprisonnement. Le livre d’ « Ingrid » sort mardi, en France et en Colombie. Dans les deux pays, cet événement n’était pas vu d’un très bon œil. La dame a tout fait pour que son image se détériore. Pour se faire haïr, dans « ses » deux pays, en France, comme en Colombie… Et pourtant ce qu’elle représente reste une force réelle, et porteuse de force, fédératrice. Son livre est même excellent. C’est ce que rapporte l’un des plus prestigieux journalistes de Bogota, qui n’est pourtant pas soupçonnable de betancourderie »… Il dit que son livre est fort, essentiel, qu’elle écrit là (sans l’aide d’aucun nègre) un texte essentiel, qui marquera l’histoire de la littérature, et de la Colombie. Il faut dont lire le livre d’ »Ingrid », accepter de passer outre l’icone, et de lire, vraiment. De lire simplement. Et puis d’en parler, ensuite, vraiment.

JOURNAL DE BOGOTA XXI – RUES D’ICI (14 SEPTEMBRE)

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur septembre 17, 2010
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Le 14 septembre 2010

Transmilenio. La densité des flux. L’espace public aux mains des intérêts privés et de la corruption généralisée, depuis des décennies. De jour comme de nuit la ville est traversée par le flot continu du « transmilenio ». Au milieu des artères de la ville, deux bandes de béton sont dévolues à des bus couleurs rouge sombre, qui défoncent la ville à un rythme effréné. Toutes les deux minutes, un bus s’arrête sur les quais et actionne les portes automatiques qui déversent des centaines de voyageurs. Une noria sans fin qui ne dépend d’aucune heure de pointe. Une sorte de noria qui n’appelle plus aucun Dieu.

Le ballet des recycleurs de Bogota. Dès la nuit tombée, ils commencent à circuler dans les rues de la ville. Ils savent quels sont les jours de poubelles. Et ils se répartissent les rues, en un ballet incroyablement maîtrisé. Ils arpent les avenues, percent, les sacs (sans trop les éventrer), prélèvent ce dont ils ont besoin. C’est fait avec un doigté incroyable. Ils glissent dans la nuit, se servent d’elle, et … ont même reçu un prix de l’UNESCO… Les recycleurs de Bogota. Ultime avatar des chiffonniers peint par Baudelaire, et que Benjamin avait tant aimé. Une noria, qui ne s’arrête jamais.

Des voix qui viennent de très loin, des chants qui montent des profondeurs de la terre.

« Maria », la Vestale de Colombie. Son visage, ses gestes, sa voix — toute la profondeur du pays qui surgit en un seul jaillissement…

« Un abrazo ». L’incroyable présence des corps ici. Leurs étreintes, leur vigueur à vous envisager. Les gens s’embrassent très fort, lorsqu’ils se retrouvent, quand ils se quittent, quand ils veulent se dire des choses. Ils s’embrassent. Et ils le font vraiment. Ils se touchent, se couvrent, mutuellement, pas de baiser, vraiment, mais une véritable embrassade. L’embrasement, et pas fortuit, jamais formel. Une façon de se dire l’essentiel, sachant que c’est peut-être la dernière fois… Parce qu’ici l’essentiel se joue chaque jour.

Le jongleur de quilles sur la soixante-troizième rue. Sa présence arrête toutes les voitures. Il est en scène. Et joue l’essentiel. Tout le monde lui donne une pièce. Et plutôt deux. Son sourire est divin. Je lui donne une pièce de 500 pesos. Mon chauffeur de taxi aussi, la voiture qui nous suit également, et celle d’à côté idem. Une évidence. La visite de l’ange.

La rue, pourvoyeuse de tout, vraiment de tout. On peut même acheter des minutes de conversations téléphoniques, à toute heure du jour et de la nuit. Sans parler des téléphones mobiles devenus fixes, attachés à une chaine…
La rue pourvoyeuse de tout, mais aussi de tous les dangers. Qui surgissent de chaque coin. S’y préparer. Chacun le fait ici.

Il y a même des quartiers électrifiés. Entièrement sous protection électrique, et protégés par des miradors. A l’intérieur, on paie pour se faire croire qu’on vit normalement. Mais à quel prix ? Antanas Mockus le disait clairement hier, lors d’une magnifique conférence sur « l’Habiter en Amérique latine » : tant que la violence aura son siège dans nos rues, nous ne pourrons pas habiter. » Constat lucide, qui en dit long sur le chemin à parcourir.

Le mythe de Medellin.
Oui, un immense : Pablo Escobar, l’un des plus grands truands du siècle dernier,
invincible et aimé du peuple,
il a su aider les plus pauvre,
mettre son pouvoir au service des chiffonniers de sa ville puante,
il savait regarder le monde,
et savait que le monde le tuerait,
mais lequel ?
Il avait toutes les polices du monde à ses trousses… et c’est finalement un autre cartel, celui de Cali, qui aura sa « peau »
C’est de cette trahison que naissent les paramilitaires, milices d’extrême droite très liées aux différent gouvernements, appelées à la rescousse pour remettre de l’ordre dans le désordre de l’ordre…
Actuellement la violence a repris dans les quartiers, après des années de calme (relatif), suite à la mort d’un grand narco-traficant qui tenait tout ce petit monde en place,
sa mort a réveillé les rivalités et les velléités de pouvoir…
Un mythe, oui, donc.

JOURNAL DE BOGOTA XX – DESCENTE AUX ENFERS (SUITE)

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur septembre 6, 2010
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Nous voilà donc en train de marcher dans ce tunnel sans fin, qui descend au cœur de la terre.Très vite, l’envie de parler s’estompe. Naturellement. Concentration sur la marche, sur les bruits de nos pas, et le ronflement criard du tapis roulant qui longe le tunnel. Héphaïstos fraie le chemin, Matthias et moi suivons, et son second ferme la marche. Régulièrement, des petits tas de charbon défilent devant nous, visiblement très fiers d’être arrachés au cœur de la terre. Et puis soudain, sur un tas, comme accroché à son relief, une forme humaine, oui un mineur, couché sur le tapis remonte à la lumière. Et un second, et un troisième. Je pense immédiatement à la définition du prolétaire par Marx, à son devenir-marchandise.

Puis je pense de moins en moins, happé par le noir qui s’intensifie, les néons sont plus espacés. C’est le froid qui gagne, un froid de la mer. Je réalise que nous avons fait plus de 800 mètres, et que nous sommes très certainement déjà… sous la mer. Car cette mine de charbon a la particularité de se développer, pour partie, sous l’océan pacifique. La descente continue, le noir devient dévorant, tant la fin du tunnel n’existe pas, nos pas appelés à se reproduire à l’infini. La respiration devient la seule préoccupation de notre existence. Elle est un combat de chaque instant, et tout semble fait pour la mettre en péril. Un faut lutter avec le corps, et empêcher l’angoisse de déferler. Car c’est oppressant, il faut le dire, de marche sans fin dans le noir, à la recherche du néon suivant, de plus en plus espacé. Il s’agit donc de respirer, et de garder le cap mental…

Au bout de 45 minutes, presque dans le noir total, à l’exception de nos petites lampes frontales, nous cessons de descendre. Brusquement, le chemin se fait plat, et ouvre sur ce qui ressemble à une « gare de triage ». Plusieurs boyaux convergent vers cette plateforme, qui réceptionne le charbon, et l’envoie vers le ciel. Il s’agit maintenant de passer sous le tapis roulant, en évitant de se faire broyer un membre ses chaines dévoreuses. Plusieurs fois, nous aurons à passer sous le tapis, en se courbant suffisamment pour ne pas se faire cisailler par les câbles d’acier. Ce qui semble aller de soi sur l’écorce terrestre devient parfaitement périlleux 800 mètres sous terre, harnaché avec 15 kilos sur le dos.

Très déterminé, Héphaïstos choisit l’un des différents chemins qui s’offrent à nous. Je suis frappé par l’attention qu’il porte aux mineurs que nous rencontrons. Chaque croisement est l’occasion d’une véritable scène d’humanité. Saluts, mouvements de la tête, mots choisis, rituels et profonds, on se parle là un peu, mais sans savoir ce qui va se passer dans l’heure qui vient. Le boyau dans lequel nous pénétrons est beaucoup plus petit, et tout les cent mètres, nous traversons un sas. D’un segment froid, nous passons brusquement à un segment chaud, très chaud, presque suffocant. Puis le froid à nouveau. Un froid marin. Avec des « sas », censés nous permettre de nous protéger des fameux « coups de grisou ».

Plus nous avançons, plus les boyaux deviennent étroits, comme si la terre négociait, de plus en plus âprement, la présence des hommes en ses profondeurs. Et surtout, les travaux de soutènement s’avèrent de plus en plus rudimentaires. Des poutres sont en effet disposées tous les cinquante centimètres, mais entre chacune d’entre elle, c’est la terre vierge… Et résonne lourdement la phrase des vestiaires : « En général, au bout d’une demi-heure, on vous a récupéré… » On apprendra plus tard que ces petits effondrements sont quasi quotidiens. Je crois saisir également pourquoi on nous a interdit de prendre des photos, « sauf quand on vous le dira ». Les conditions de sécurité sont telles qu’il vaut mieux que tout cela reste enfoui dans les profondeurs de la terre. Les galeries se rétrécissent maintenant jusqu’à devenir des boyaux, dans lesquels on ne peut avancer que courbé, fortement courbé, pour éviter que le casque ne butte contre le « plafond ».

Soudain, l’espace s’élargit, mais le bruit prend le relais pour nous rappeler que nous sommes vraiment très proche de l’Enfer. Un bruit de marteau-piqueur démultiplié par l’exiguïté de l’espace. Seule trace de vingtième siècle dans un monde qui est resté pétrifié dans Germinal et les romans naturalistes de la fin du XIXeme. Si, il est un second élément qui permet de dire que nous ne sommes pas en 1880. Dès le début de la descente, Héphaïstos ne cessait de consulter un petit appareil qu’il tenait à la main, permettant de mesurer la qualité de l’air et la teneur en souffre. Un rôle dévolu, du temps de Zola, à un canard que l’on promenait en laisse. Ses réactions et sa mort toujours possible permettaient aux mineurs de savoir comment réagir, exactement comme le petit boitier d’Héphaïstos.

Les marteaux piqueurs attaquent sur plusieurs fronts à la fois, ouvrant plusieurs galeries que d’autres mineurs étaient sur des échafaudages. La scène devient vertigineuse. Très fier, notre guide regarde la mince veine de charbon qui scintille dans l’obscurité, et lance en sa direction : « El fronte del Carbon ». Le Front du charbon. Le terme sonne juste, dans cette ambiance de guerre souterraine. Notre présence suspend toute l’activité du front, tant les mineurs n’ont pas l’habitude de recevoir des visiteurs de fond… Chacun nous explique la spécificité de son travail, mais il faut bien reconnaître que notre attention de visiteurs-touristes-desdernières-mines-de-charbon-du-sud-du hili devient flottante, avec la fatigue, le poids des vêtements, l’absence d’air, le charbon, la saleté qui envahit tout, entre dans les poumons, pique les yeux, attaque les oreilles. Les mineurs nous autorisent à prendre des photos, ils nous supplient même de les prendre en photo, avec nous, sans nous, seuls, en groupe, toutes les variantes du groupe de japonaises devant la tour Eifel. Mais nous sommes devant le front du charbon, et je réalise que dans l’axe où nous nous trouvons, la folle précarité des équipements de la mine n’apparaît pas du tout dans le champ de l’objectif…

Fin de la pause. Le terrible bruit du marteau piqueur envahit les parois. Héphaïstos nous montre un boyau minuscule, de cinquante centimètres de diamètres. Il nous explique que c’est la manière la plus rapide pour remonter (nous avons un avion à 13 heures). Je mesure l’ampleur de l’exercice, et mon intuition me dicte qu’il est au-dessus de nos forces. J’ai le réflexe de dire, dans mon espagnol à l’époque pour le moins flottant : « Même si c’est un peu plus log, on peut refaire le chemin de l’aller… » A nos têtes livides et transpirantes, il comprend qu’en effet c’est plus judicieux. Nous rebroussons chemin, rampant sous le tapis roulant, passons les sas, chauds, froids, retrouvons la grande « gare de triage » en direction de la surface. Et là tout naturellement, notre guide nous avance vers le tapis mécanique, attend que passe un tas de charbon, et nous invite à nous jeter dessus, sans jamais relever la tête, surtout, et en gardant les mains à l’intérieur du tapis. Jamais vers l’extérieur, les engrenages de la machine nous sectionneraient les doigts. Je ne voudrais pas parler pour Matthias Langhoff, mais pour ma part, durant toute la remontée, mon état et ma conscience m’apparaissait sous un jour nouveau, que je n’avais jamais connu, aucune substance, aucun forme de fatigue antérieurement éprouvé ne ressemblait à ce que je vivais là. De tant en temps, des mineurs descendant à pieds nous saluaient joyeusement, touchant leur casque de leur main. Et puis soudain, le bleu. Le bleu du ciel. L’air, le dehors. Une sensation inouïe, comme une renaissance, un étrange retour à la vie… On nous aide à sortir du tapis roulant. Flageolement de tout l’être. Trois jours durant, sensation de jet-lag au carré. Un déphasage à peine imaginable.

Je pense aux 33 mineurs de Jan José, au Nord du Chili retenus dans la mine depuis maintenant plus de trois semaines. Mais vivants, et en lien avec le monde extérieur. Mais hors le monde. Un paradoxe insensé. Comment vivre une telle expérience ? Tout le pays les suit heure par heure, des visio-conférences avec leurs familles s’organisent. Le Pape leur a fait descendre, par le miraculeux conduit, des chapelets bénis de sa main. Quatre des « rescapés des Andes » (ces joueurs de rugby qui sont restés des jours et des nuits dans la neige, survivant en mangeant la chair des voyageurs morts dans l’accident) sont arrivés sur place pour soutenir les mineurs. Ils ont d’emblée dit que le scénario n’est pas le même. Du coup, l’imagination travaille au galop. Y a-t-il des corps de victimes avec eux ? Et si c’est le cas, en parleront-ils ? Dans tous ces jeux de télé-réalités, on connaît maintenant parfaitement la loi d’airain : plus la transparence est publiquement requise, plus le secret se cultive comme un art. Que se passe-t-il à 700 mètres de la croute terrestre ? Des choses que seule la littérature de la terre pourra secréter, dans ses fronts de charbon scintillents.

JOURNAL DE BOGOTA XIX – LA MINE DE L’ENFER (3 septembre 2010)

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur septembre 4, 2010
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Le 3 septembre 2010

Je pense aux mineurs chiliens bloqués à 700 mètres sous la surface de la terre depuis 22 jours, dans la mine de San José. 22 jours. Et un dispositif fictionnel que même la pire des télé-réalité n’aurait imaginé pour faire péter la tune (il y a du coup un créneau d’enfer qui s’ouvre pour la saison 2011/2012…). Trente-trois mineurs sont bloqués sous la terre, ont été localisés, repérés, et alimentés grâce à des sondes qui leurs envoient différents produits de première nécessité. Pour les sortir de leur souricière, on prévoit entre trois et quatre mois de travaux… Par contre, le contact immédiat, c’est-à-dire immédiatement médiatique, est immédiatement réalisé, et produit des effets parfaitement terrifiants.

Des sondes ont pu faire parvenir aux mineurs bloqués des petites caméras qui leur permettent de faire vivre au monde, au jour le jour l’enfer qu’ils vivent depuis 22 jours. Le plus terrifiant est qu’ils s’y prêtent, comme dans n’importe quel jeu de « télé-réalité », tout en manifestant d’emblée des corps, des voix, des mouvements qui ne sont pas de l’ordre du jeu, tel qu’il commande au monde partout aujourd’hui…

Les mineurs du Chili, une allégorie du bout du monde, et qui en dit long sur notre réalité. Qui dit tout.

Ils sont là, devant nous, visibles de chaque coin du monde, eux qui sont enfouis en ce point qui n’appartient même plus au monde.

Le véritable enfer du monde.

Et depuis ce lieu sans lieu, ils nous parlent, sont visibles, humains, ils existent. Torse nu, ils témoignent, parlent à leur famille, disent qu’ils seront plus forts que la mort, et fanfaronnent devant la (petite) caméra.

La plus flamboyante des télé-réalités du monde. Avec des séquences inégalables : le coin-santé, le coin-prière, le coin réunion. Comment survire à 700 mètres sous la terre, sans se déshydrater, sans devenir fou, sans perdre toutes ces facultés qui font l’homme ? Nous aurons quatre mois pour répondre à ces questions. Quand je vous disais que l’Amérique latine est gorgée de fictions, qui passe toute réalité pensable…

Sur les images que les mineurs ont pu tourner, on les voit torse nu. A cause de la chaleur. Les plans tournées de manière pour le moins artisanales racontent tous une chose, étrange en apparence pour des hommes qui sont à 700 mètres sous la terre : il y fait chaud, très chaud.

Je repense soudain à ce voyage que nous avons fait, au Sud de Concepcion, avec Matthias Langhoff. C’était il y a deux ans. Nous nous étions retrouvés par hasarda Santiago. Il y était venu pour rencontrer un écrivain chilien, pour éventuellement monter l’une de ses pièces. J’étais là pour la « Semaine de Dramaturgie contemporaine européenne ».

Une appellation un peu ronflante, qui recouvre en réalité l’une des plus belles opérations bilatérales que j’ai connues, entre la France et les pays étrangers. Un véritable temps partagé, où les différents Instituts culturels (français, espagnols, allemand, hollandais, italiens) se réunissent pour proposer un état des lieux de la dramaturgie de leur pays. Un comité de lecture composé d’artistes et d’intellectuels chiliens lit un grand nombre de textes et choisit ceux qu’il pense pouvoir proposer à différentes compagnies chiliennes, qui vont ensuite s’en emparer pour en proposer des « mises en espace » (semi-montaje, en espagnol).

Très souvent, ces alliances provisoires engendrent des projets au long cours. Les artistes chiliens qui touchent à un texte s’en emparent en fait de façon véritable, et profonde, au point d’en faire un spectacle dans l’année qui vient. Un vrai partage entre les peuples…

De Santiago, on nous propose de faire un voyage à Concepcion, à deux mille kilomètres au sud de Santiago. Arrivé là-bas, nous retrouvons la nouvelle Ministre de la Culture, qui initie une sorte de « décentralisation malrusienne à la chilienne », avec des concerts, des Festivals, des spectacles du théâtre national donnés en région. Nous devions assister, le soir même à une représentation du Théâtre national, dans ce petit bourg au bord de la mer, à trois heures de route de Conception.

Grève générale. Routes bloquées, services publics paralysées. Une grande Grève populaire. Nous arrivons tant bien que mal dans le village. Mais de théâtre, pas question. Matthias jubile, les grèves l’on toujours mis en mouvement. Il sait très profondément que ce sont elles qui donnent au théâtre sa sève et son horizon. Nous déjeunons avec la Ministre dans un petit café du port. On nous y annonce que le bourg est paralysé, y compris la Mairie, où doit avoir lieu le spectacle. Matthias réagit en maître politique : mais c’est justement quand la grève se lève que les artistes doivent être là pour accompagner ! Leur parole n’a de sens qu’à se fondre avec les revendications des travailleurs. A ce moment, dans le bar, nous regardons les informations, qui relatent l’énorme manifestation qui agite Santiago. La caméra est sur la place devant la Moneda (le Palais présidentiel, où fut assassiné Allende), et à la faveur d’un zoom, la Ministre nous dit, entre poisson et empanadas : « Ça, c’est mon bureau, là devant ces milliers de manifestants ! Je préfère être ici avec vous, que dans mon Ministère… » Il est vrai qu’à cette époque, le gouvernement de Michèle Bachelet commençait déjà à devenir impopulaire, ne parvenant pas à répondre aux exigences populaires qui l’avaient élue.

Dans le bar, Matthias continue son enquête politique. Le patron se joint à notre table. Donne quelques éclaircissements sur la situation locale. Une région sinistrée par un chômage endémique. Les mines, sans aucune rentabilité, ferment les unes après les autres. La forêt essentielle, détruite pour un profit immédiat. Et qui ne repoussera jamais…

Le soir même, les acteurs du Théâtre national ont compris la leçon langhoffienne : ils nous invitent à une « représentation sans représentation ». Nous dormons tous dans un hôtel en dehors de la ville. Une suite de lotissements en bois sur le flanc d’une montagne, au bord d’un lac irradié par la lune. Et c’est là, dans la salle à manger de l’hôtel, que les acteurs nous donné une représentation exceptionnelle : sans décor, sans lumière, sans maquillage, sans sons et sans maquillage, ils nous ont offert (quel don !), pour Matthias et moi, une représentation de cette pièce qui ne pourrait pas avoir lieu. Et je ne crois pas avoir jamais aussi bien compris ce dont il s’agit, quand on parle de « distanciation ».

Car de cette pièce (que j’aurais sans doute trouvée fort médiocre, si elle s’était montrée sous tous ses atours de poussive représentation illustrative), ne montrait plus que ses nerfs, ses puissantes actions pour nous dire la vérité. Et comme par miracle, on voyait la flamboyance de ces grands acteurs, déjà pris dans l’histoire, de ces grandes figures qui ont accompagnées toute l’époque pinochiste, des amis de Victor Jara, le « musicien à la main coupée », et de tous les disparus de la dictature… Grande émotion dans ce salon merdique. Où l’essence du théâtre visiblement nous visite.

Dans le bar au bord du port, Matthias insiste : « Ce serait bien de rencontrer des ouvriers, des travailleurs en grève. » Le tenancier réagit au quart de tour : « Mais bien sûr, si vous voulez, je vous fait descendre dans la mine de charbon, demain matin. » Deux coups de fils plus tard, rendez-vous est pris le lendemain matin à six heures. Le patron du bar nous emmène à la mine, à 5h45. Réunion dans les vestiaires. Le mineur en chef, la réincarnation d’Hépaïstos, nous fait signer une décharge. Puis son adjoint nous explique les « consignes de sécurité ». De ces conseils que l’on écoute jamais dans les avions, tant ils nous semblent formels, et creux. Mais là d’emblée, le ton est radicalement différent.

Très solennellement, on nous donne une bonbonne de gaz, accrochée à un énorme ceinturon de cuir. La Bonbonne a une autonomie d’une demi-heure, et l’homme nous rassure immédiatement : « Au bout d’une demi heure, normalement, on vous a récupéré. » Il nous explique que les mineurs n’ont pas le temps d’étayer toutes les galeries de manière rigoureuse et professionnelle. Qu’il y a donc des portions de galeries qui ne sont pas complètement étayées, ce qui peut occasionner quelques « effondrements provisoires ». Mais l’adjoint d’Héphaistos recentre immédiatement les enjeux concrets : « Vous avez une autonomie en oxygène de 30 minutes, et en toute logique, avec de tels effondrements, nous réussissons à vous retrouver avant ».

Je n’avais jamais écouté des consignes de sécurité avec une telle acuité. Je comprenais d’un coup qu’elles étaient absolument, et immédiatement vitales. Et qu’elles pourraient, dans les heures à venir, me sauver la vie, tout simplement.

Nous voilà donc partis, avec la bonbonne d’oxygène et la ceinture en cuir. Et les lourdes bottes aux bouts ferrés. Et puis le casque avec la lampe. Et la combinaison en jeans, lourde et rigide. Vingt kilos sur la carcasse, pas moins. Et la descente qui commence, par le tunnel principal. Un large et long boyau qui descend doucement, scandé par des néons verticaux, tous les quinze mètres environ.

A suivre

JOURNAL DE BOGOTA XVIII (LE 2 SEPTEMBRE 2010)

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur septembre 2, 2010
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Le 2 septembre 2010

Je pense aux mineurs chiliens bloques à 700 mètres sous la surface de la terre depuis 22 jours. 22 jours. Et un dispositif fictionnel que même la pire des télé-réalité n’aurait imaginé pour faire péter la tune (il y a du coup un créneau d’enfer qui s’ouvre pour la saison 2011/2012…). Trente-trois mineurs sont bloqués sous la terre, ont été localisés, repérés, et alimentés grâce à des sondes qui leurs envoient différents produits de première nécessité. Pour les sortir de leur souricière, on prévoit entre trois et quatre mois de travaux… Par contre, le contact immédiat, c’est-à-dire immédiatement médiatique, est immédiatement réalisé, et produit des effets parfaitement terrifiants.

Des sondes ont pu faire parvenir aux mineurs bloqués des petites caméras qui leur permettent de faire vivre au monde, au jour le jour l’enfer qu’ils vivent depuis 22 jours. Le plus terrifiant est qu’ils s’y prêtent, comme dans n’importe quel jeu de « télé-réalité », tout en manifestant d’emblée des corps, des voix, des mouvements qui ne sont pas de l’ordre du jeu, tel qu’il commande au monde partout aujourd’hui…

Les mineurs du Chili, une allégorie du bout du monde, et qui en dit long sur notre réalité. Qui dit tout.

Ils sont là, devant nous, visibles de chaque coin du monde, eux qui sont enfouis en ce point qui n’appartient même plus au monde.

Le véritable enfer du monde.

Et depuis ce lieu sans lieu, ils nous parlent, sont visibles, humains, ils existent. Torse nu, ils témoignent, parlent à leur famille, disent qu’ils seront plus forts que la mot, et fanfaronnent devant la (petite) caméra.

La plus flamboyante des télé-réalités du monde. Avec des séquences inégalables : le coin-santé, le coin-prière, le coin réunion. Comment survire à 700 mètres sous la terre, sans se déshydrater, sans devenir fou, sans perdre toutes ces facultés qui font l’homme ? Nous aurons quatre mois pour répondre à ces questions. Quand je vous disais que l’Amérique latine est gorgée de fictions, qui passe toute réalité pensable…

Sur les images que les mineurs ont pu tourner, on les voit torse nu. A cause de la chaleur. Les plans tournées de manière pour le moins artisanales racontent tous une chose, étrange en apparence pour des hommes qui sont à 700 mètres sous la terre : il y fait chaud, très chaud.

Je repense soudain à ce voyage que nous avons fait, au Sud de Concepcion, avec Matthias Langhoff. C’était il y a deux ans. Nous nous étions retrouvés par hasarda Santiago. Il y était venu pour rencontrer un écrivain chilien, pour éventuellement monter l’une de ses pièces. J’étais là pour la « Semaine de Dramaturgie contemporaine européenne ».

Une appellation un peu ronflante, qui recouvre en réalité l’une des plus belles opérations bilatérales que j’ai connues, entre la France et les pays étrangers. Un véritable temps partagé, où les différents Instituts culturels (français, espagnols, allemand, hollandais, italiens) se réunissent pour proposer un état des lieux de la dramaturgie de leur pays. Un comité de lecture composé d’artistes et d’intellectuels chiliens lit un grand nombre de textes et choisit ceux qu’il pense pouvoir proposer à différentes compagnies chiliennes, qui vont ensuite s’en emparer pour en proposer des « mises en espace » (semi-montaje, en espagnol).

Très souvent, ces alliances provisoires engendrent des projets au long cours. Les artistes chiliens qui touchent à un texte s’en emparent en fait de façon véritable, et profonde, au point d’en faire un spectacle dans l’année qui vient. Un vrai partage entre les peuples…

De Santiago, on nous propose de faire un voyage à Concepcion, à deux mille kilomètres au sud de Santiago. Arrivé là-bas, nous retrouvons la nouvelle Ministre de la Culture, qui initie une sorte de « décentralisation malrusienne à la chilienne », avec des concerts, des Festivals, des spectacles du théâtre national donnés en région. Nous devions assister, le soir même à une représentation du Théâtre national, dans ce petit bourg au bord de la mer, à trois heures de route de Conception.

Grève générale. Routes bloquées, services publics paralysées. Une grande Grève populaire. Nous arrivons tant bien que mal dans le village. Mais de théâtre, pas question. Matthias jubile, les grèves l’on toujours mis en mouvement. Il sait très profondément que ce sont elles qui donnent au théâtre sa sève et son horizon. Nous déjeunons avec la Ministre dans un petit café du port. On nous y annonce que le bourg est paralysé, y compris la Mairie, où doit avoir lieu le spectacle. Matthias réagit en maître politique : mais c’est justement quand la grève se lève que les artistes doivent être là pour accompagner ! Leur parole n’a de sens qu’à se fondre avec les revendications des travailleurs. A ce moment, dans le bar, nous regardons les informations, qui relatent l’énorme manifestation qui agite Santiago. La caméra est sur la place devant la Moneda (le Palais présidentiel, où fut assassiné Allende), et à la faveur d’un zoom, la Ministre nous dit, entre poisson et empanadas : « Ça, c’est mon bureau, là devant ces milliers de manifestants ! Je préfère être ici avec vous, que dans mon Ministère… » Il est vrai qu’à cette époque, le gouvernement de Michèle Bachelet commençait déjà à devenir impopulaire, ne parvenant pas à répondre aux exigences populaires qui l’avaient élue.

Dans le bar, Matthias continue son enquête politique. Le patron se joint à notre table. Donne quelques éclaircissements sur la situation locale. Une région sinistrée par un chômage endémique. Les mines, sans aucune rentabilité, ferment les unes après les autres. La forêt essentielle, détruite pour un profit immédiat. Et qui ne repoussera jamais…

Le soir même, les acteurs du Théâtre national ont compris la leçon langhovienne : ils nous invitent à une « représentation sans représentation ». Nous dormons tous dans un hôtel en dehors de la ville. Une suite de lotissements en bois sur le flanc d’une montagne, au bord d’un lac irradié par la lune. Et c’est là, dans la salle à manger de l’hôtel, que les acteurs nous donné une représentation exceptionnelle : sans décor, sans lumière, sans maquillage, sans sons et sans maquillage, ils nous ont offert (quel don !), pour Matthias et moi, une représentation de cette pièce qui ne pourrait pas avoir lieu. Et je ne crois pas avoir jamais aussi bien compris ce dont il s’agit, quand on parle de « distanciation ».

Car de cette pièce (que j’aurais sans doute trouvée fort médiocre, si elle s’était montrée sous tous ses atours de merdique représentation illustrative), ne montrait plus que ses nerfs, ses puissantes actions pour nous dire la vérité. Et comme par miracle, on voyait la flamboyance de ces grands acteurs, déjà pris dans l’histoire, de ces grandes figures qui ont accompagnées toute l’époque pinochiste, des amis de Victor Jara, le « musicien à la main coupée », et de tous les disparus de la dictature… Grande émotion dans ce salon merdique. Où l’essence du théâtre visiblement nous visite.

Dans le bar au bord du port, Matthias insiste : « Ce serait bien de rencontrer des ouvriers, des travailleurs en grève. » Le tenancier réagit au quart de tour : « Mais bien sûr, si vous voulez, je vous fait descendre dans la mine de charbon, demain matin. » Deux coups de fils plus tard, rendez-vous est pris le lendemain matin à six heures. Le patron du bar nous emmène à la mine, à 5h45. Réunion dans les vestiaires. Le mineur en chef, la réincarnation d’Hépaïstos, nous fait signer une décharge. Puis son adjoint nous explique les « consignes de sécurité ». De ces conseils que l’on écoute jamais dans les avions, tant ils nous semblent formels, et creux. Mais là d’emblée, le ton est radicalement différent.

Très solennellement, on nous donne une bonbonne de gaz, accrochée à un énorme ceinturon de cuir. La Bonbonne a une autonomie d’une demi-heure, et l’homme nous rassure immédiatement : « Au bout d’une demi heure, normalement, on vous a récupéré. » Il nous explique que les mineurs n’ont pas le temps d’étayer toutes les galeries de manière rigoureuse et professionnelle. Qu’il y a donc des portions de galeries qui ne sont pas complètement étayées, ce qui peut occasionner quelques « effondrements provisoires ». Mais l’adjoint d’Héphaistos recentre immédiatement les enjeux concrets : « Vous avez une autonomie en oxygène de 30 minutes, et en toute logique, avec de tels effondrements, nous réussissons à vous retrouver avant ».

Je n’avais jamais écouté des consignes de sécurité avec une telle acuité. Je comprenais d’un coup qu’elles étaient absolument, et immédiatement vitales. Et qu’elles pourraient, dans les heures à venir, me sauver la vie, tout simplement.

Nous voilà donc partis, avec la bonbonne d’oxygène et la ceinture en cuir. Et les lourdes bottes aux bouts ferrés. Et puis le casque avec la lampe. Et la combinaison en jeans lourd. Vingt kilos sur la peau, pas moins. Et la descente qui commence, par le tunnel principal. Un large et long boyau qui descend doucement.

JOURNAL DE BOGOTA Chapitre XVII (le 30 août 2010)

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur septembre 1, 2010
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Le 30 août 2010

Aujourd’hui, séance de travail aves les étudiants de la « Maestria de Teatro y Artes Vivas », un département qui n’a pas d’équivalent en France. Une formation théorique de haut niveau (Bac + 5), couplée avec une véritable formation artistique, telle qu’on peut la trouver dans les écoles d’acteurs, au Fresnoy ou aux Arts déco. Ce couplage entre la théorie et la pratique marche formidablement bien. Je peux en témoigner, puisque j’étais Juré lors des présentations de fin de cycle de la première promotion de cette Maîtrise, initiée par Rolf Abderhalden. Et j’y ai vu des travaux pratiques de très haute tenue, inventifs et audacieux, comme je n’ai pas l’impression d’en avoir jamais vu dans nos écoles d’art françaises…

Le Campus de l’université nationale est impressionnant. Comme à Mexico, il s’agit véritablement d’une ville dans la ville. Mais une ville plantée dans la nature, et constituée par de magnifiques édifices, qui représente toutes les architecture de la modernité, des années 20 aux années 90. Car il faut dire que ce campus est d’abord un projet social, et pour tout dire une utopie politique, camp de base d’une révolution en devenir. Aujourd’hui encore, les multiples murs des bâtiments sont taggués d’innombrables slogans politiques, et la place principale est la « Place du Che », naturellement dessiné sur un gigantesque mur, en face d’un guérillero en arme… Et pourtant le désenchantement du monde a fait son chemin, et les statuts des révolutionnaires sont été méthodiquement arrachées. Chaque réforme a soigneusement veillé à éteindre le projet révolutionnaire. Un ami me raconte l’histoire de l’une d’elles, par quatre fois arrachée de son piédestal, et ensuite remplacé par un arbre, qui mourut le jour même où fut nommé le Président chargé de mettre en œuvre l’ultime réforme de l’université, sauvagement libérale. Les mystères de la Colombie…

Quand on circule dans Bogota, la mort n’est jamais très loin. Les accidents de la circulation sont innombrables, et touchent tout particulièrement les motards, fouettés de plein fouet par des voitures qui n’observent ni feu ni stop. Sans parler des « bus collectifs », aux freins dangereusement aléatoires, qui préfèrent accélérer plutôt que de s’arrêter au rouge. Les accidents peuplent les trottoirs, et la mort est à vue, à fleur de ville

Le gardien de la soixante-dixième rue. Quand je rentre le soir en taxi, je sais qu’il est là, dans sa petite cahute en bois, son mirador invisible. Le temps de payer le taxi, et il est là, sur le trottoir, faisant de grands mouvement du bras, en guise de salut. Ce qui veut dire aussi, et surtout : Je suis là, ne craignez rien, je vous protège de tous els dangers. Ils sont innombrables, ces gardiens d’une économie informelle, à faire un travail souterrains mais essentiel — la semaine où le gardien de la rue fut chassé par un voisin mécontent de ses services, la vitre blindée de l’étage du dessous s’est trouvé attaqué au piolet, trois nuit durant… Il vient donc à ma rencontre, visiblement très heureux pouvoir rendre service, et veille la nuit entière, pour empêcher les coups tordus. Demain matin, il me raconterai tout ce qui s’est passé dans la nuit, dans un espagonal un peu mâché, m’expliquera tout ce qu’il dû affronter, mêlant lui aussi la fiction avec la réalité. Et je lui donnerai un billet de 5 000 pesos (deux euros). C’est de cela qu’il vit, comme des centaines de milliers de Bogotains.

JOURNAL DE BOGOTA XVI (28 AOUT 2010)

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur août 31, 2010
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Le 28 août 2010

La Colombie est un pays gorgé de fictions. Une réalité qui passe sans cesse la fiction, que produit l’étrange tribu des artistes et des conteurs d’histoires. A commencer par cet événement incroyable, qu’aucun dramaturge n’avait jusqu’alors imaginé. Les guérilleros du MP-g19 prennent en otages près de 150 personnes travaillant au Palais de Justice, en plein centre de Bogota, sur la place Bolivar (le libérateur du pays), avec un objectif extrêmement simple : faire juger, par les vrais juges, le gouvernement au pouvoir (celui du Président Polisario Betancur, un « poète », très aimé encore aujourd’hui du peuple colombien…). Deux jours durant, l’armée va pilonner et incendier le bâtiment, et fera disparaître tout témoin, y compris les otages qui ont survécu. Ainsi cet homme, que l’on voit sortir vivant du Palais, torse nu, simplement vêtu d’un veston, et qu’on ne reverra jamais vivant. Un guérillero…, dira-t-on. Ainsi cet homme dont la sœur disparaît dans la « prise du palais de justice », et qui face à l’incurie de l’Etat, face à l’absence de toute réponse nette et précise sur ce qui s’est passé, va rejoindre… la guérilla MP-19, cause première de la mort de sa sœur. Ce qui ne l’empêchera pas de devenir ensuite le porte-parole des « familles des disparus ». Il est fréquent de rencontrer des gens dont un membre de la famille est, ou a été guérillero. Et quand on parle avec eux : Pourquoi est-il passé à la guérilla ? La réponse est toujours du même ordre. La trahison. La parole trahie. L’Etat qui trahit, jusqu’à disparaître. Combien de guérilleros ont accepté le désarmement, se sont rendus à la table des négociations pour s’y faire assassiner. La guérilla en reprend pour dix ans.

JOURNAL DE BOGOTA XV (27 AOUT 2010)

Posted in Uncategorized par tackelsbruno sur août 31, 2010
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Le 27 août 2010

Hola ! Que tal ? Como esta ? (Bonjour. Ça va ? Comment tu vas ?) Ces formules sont omniprésentes, dans la moindre conversation, y compris avec des inconnus, ou des gens que l’on ne connaît presque pas. On ne peut pas dire que ce soit formel. Ce ne sont pas seulement des « formules de politesse ». Juste l’amorce d’un micro-rituel, ou sa trace. Je me souviens de mon ami R., lorsque nous étions dans la province de Santander, à Barichara, lorsque nous nous promenions dans les chemins de terre rouge de la campagne andine. Il commençait à saluer les gens avant de les croiser, et l’échange durant tout le temps du croisement, et pouvait même se prolonger un peu. Je retrouvais là exactement le rituel des paysans burkinabé, lorsqu’ils se saluent dans la savane. Une logique de plaine, qui a lieu parce que l’on se voit, de loin — tout le contraire de nos villes pleines de coins : qui font que l’imprévisible (que Benjamin nomme le choc) advient à chaque coin de rue. Jusqu’au choc maximal de l’attentat…

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