Quelques notes pour le off
Du off, on ne peut voir que quelques miettes, quelques bribes par définition incomplètes. Cette incomplétude essentiel du spectateur du off (qui n’en fera jamais le tour) explique sans doute le caractère très affirmatif, voire péremptoire de tous ceux qui prennent la parole au sujet de ce Festival.
C’est vrai de ceux vont dans le off, comme de ceux qui n’y vont pas.
« Ceux qui vont dans le off ». Etrange formule, qui sonne comme une exploration. Le off oblige (souvent) à partir « à l’aventure », c’est-à-dire sans véritables repères préalables. Cette attitude ouverte rappelle d’ailleurs beaucoup le spectateur de cinéma (en particulier le cinéphile), qui n’a pas peur de faire la queue pour un film dont aucun nom propre de lui dit quelque chose.
Le off naît bien de ce refus du nom propre (sacralisé) et s’est maintenu dans cette posture sans sacralité.
Il est d’ailleurs incroyable qu’il ait pu tenir 40 ans en suivant cette « éthique » de manière radicale, car il l’a tenu de manière radicale, en ne dérogeant jamais à quelques principes fondateurs, comme l’égalité de tous les spectacles, la non-sélection et la neutralité dans la manière de les présenter.
Mais ce qui a valu pendant un temps (long) sa force risque bien d’engendrer sa perte (rapide). Et c’est d’ailleurs une réflexion qui a fait son chemin à l’intérieur du Festival off depuis la terrible crise de 2003 (une crise qui concernait d’abord le statut des travailleurs du spectacle, mais qui a très vite fait apparaître la situation critique, et à terme intenable, du festival off).
Le off doit donc trouver sa sacralité, ses « légendes », ses fiertés. Inventer son histoire, en faire le récit, le transmettre et en propager l’esprit. Il me fait penser à une maison d’édition sans mémoire, qui détruirait chaque année les livres qu’elle a publié l’année précédente.
Le festival doit produire des traces. Et les défendre avec fierté. Assumer les noms propres, sans doute. Ce qui n’est pas simple, assurément. Il doit déjà démêler le terrible nœud de son propre nom impossible : le Festival off n’as pas de nom, en effet, il est l’absence même de nom propre. En affirmant qu’il y a avait un off au Festival d’Avignon, ce dernier a ensuite eu recours, après-coup, à l’appellation « in », mais il a pourtant gardé la mainmise sur la formule ‘Festival d’Avignon ». On pouvait lire ce matin dans Libération que le Festival d’Avignon s’est achevé samedi soir, le 26 juillet (la 62ème édition du in). Or le off continue encore une semaine ! Et l’article ne stipule à aucun moment qu’il s’agit du « in » (d’ailleurs conscient de ces difficultés sémantiques, les auteurs de l’article ajoutent un post-scriptum : « le “off” se poursuit jusqu’au 2 août. Et mérite qu’on y cherche les bonnes surprises. »). La deuxième partie de la phrase confirme encore l’absence de tout nom propre que j’évoquais plus haut ! Dans le off, il n’y a pas d’artistes à rencontrer, mais des « surprises » à chercher !
Entendu dans la rue, hier « Ce soir, tu veux voir du théâtre en costumes ou du contemporain ? » Tout est possible en effet à Avignon, tout les grands écarts sont réalisables dans un périmètres de quelques kilomètres carré. Cela permet de faire des expériences vertigineuses. Ainsi hier à 20 heures, la vie de Victor Hugo (en costumes !), et à 22 heures une expérimentation chorégraphique inspirée par la littérature « queer » ! Comme si l’on pouvait parcourir, en une soirée, deux siècles de l’histoire du théâtre, par l’évolution de ses formes et de ses parti-pris scéniques. Dans « Aimer, c’est plus que vivre », Anthéa Sogno et Sacha Pétronijevic s’emparent de la correspondance de Victor Hugo avec sa maîtresse Juliette Drouet, actrice qui fut la muse de sa vie, au point de sacrifier sa propre carrière, otage des cabales littéraires dont l’écrivain fut l’objet tout au long de sa vie. Sur un mode narratif classique, les acteurs proposent un déplacement qui l’est beaucoup moins : la matière des lettres sert en effet à recomposer des scènes où s’incarnent les deux protagonistes. Des scènes qui n’ont pas existée physiquement, sinon dans le va-et-vient du papier, mais que le théâtre a le pouvoir de créer à nouveaux frais.
Deux heures plus tard, dans « Domestic Flight », j’écoute une conférencière spécialiste des « études queer », qui remet en cause la distinction naturelle homme/femme pour démontrer qu’à la place toutes les constructions sont possibles, à condition de les désirer, et d’oser devenir soi-même. Après la théorie développé par Arnaud Saury, d’une irrésistible drôlerie, qui ne tombe jamais dans la caricature facile, la pratique : cinq hommes essaient d’inventer de nouvelles scènes d’amour ordinaire, où les corps s’exposent comme on ne les a jamais vus. Une aventure domestique conçue par Christophe Haleb, qui fait dialoguer la danse et le théâtre avec beaucoup de finesse. D’Hugo aux théories queer, l’écart est grand, mais dans les deux cas, la scène est pleine de vie et de désir. Vie et désir. Deux caractéristiques majeures que l’on retrouve assurément dans tous les bons spectacle du off.
Autre cliché du off : les one-man-show sont indignes, des spectacles mercantiles qui flattent grossièrement les sentiments les plus bas. Deux contre-exemples immédiats : le clown Buno à l’espace Roseau, qui joue avec le presque rien, et qui réussit parfaitement à tout rater. Un beau moment de poésie précaire. On pense aussi Yves Cusset, qui philosophe avec jubilation sur les planches de la Maison IV de Chiffre, rue des teinturiers. La philosophie est drôle, mais aucun philosophe ne s’en est encore rendu compte. Heureusement que les acteurs sont là pour nous le révéler…
Le Festival a encore de beaux jours devant lui. Il suffit d’y aller vraiment, durant quelques jours, et l’on comprend très vite à quel point l’image qui est véhiculée sur le Festival off ne correspond en rien à sa réalité. Chaque position rencontre rapidement sa négation : les jeunes compagnies cohabitent avec les « fondateurs du off », le café-théâtre côtoie les poètes contemporains, les loueurs avides (et d’ailleurs, pourquoi ne le serai-il pas ? La loi du commerce n’est pas indigne quand il s’agit de louer une voiture, pourquoi le serait-elle avec les espaces théâtraux ?) ont pour voisin des directeurs artistiques aux choix pointus, les troupes amateurs peuvent jouer dans le même lieu qu’une troupe conventionnée, et les spectacles conventionnels d’un théâtre de répertoire n’empêcheront jamais les cinq cent compagnies qui montent des écrivains contemporains !
C’est sans doute l’un des avenirs du off : affirmer cette présence des écrivains, la valoriser, lui donner une tribune. Aucune tribune au monde ne rassemble autant d’écritures dramatiques contemporaines. Et puis pour en finir avec l’égalitarisme des mille spectacles au même nombre de signes dans le catalogue, il faudra bien se poser la question d’une présentation différenciée, qui expose le paysage du off en en exposant les contrastes et les diversités.
Le Festival « off » d’Avignon est un foyer en pleine mutation, qui prend au sérieux cette incroyable pépinière d’artistes , et qui refuse de les livrer au vaste marché libéral qui ne leur apporte même pas tous les avantages d’un véritable marché. Pour qu’aboutisse véritablement cette mutation en cours, il lui faudra donc avoir le courage de prendre à rebrousse-poil la logique dominante, en redonnant au Festival off une fonction artistique déterminante. Pour y arriver, la seule manière est de renouer avec l’esprit qui a présidé à la création du Festival off : élaborer un contre-poids à la manifestation initiale élaborée par Jean Vilar. Exactement comme le Festival de Cannes a su construire sa propre alternative en dialoguant avec la « quinzaine des réalisateurs » qui, à partir de 1968, s’est imposée comme le contrepoint productif et complémentaire de la sélection officielle.
Etre dans une véritable logique de contrepoids au festival d’Avignon « in » suppose de lui opposer une autre manière de réfléchir : affirmer une sélection là où le Festival officiel s’est précisément construit en refusant toute compétition. Oser dire qu’un regard préalable peut être posé sur les centaines de spectacles qui vont venir dans le Festival off d’Avignon. Affirmer que durant la saison qui précède l’été, il est possible de choisir une vingtaine de spectacles, présents dans la programmation du off, et soumis à un jury qui choisira trois spectacles : le prix de la quinzaine des jeunes compagnies, le coup de cœur de la quinzaine et le prix de l’encouragement. Une telle piste peut sembler très aléatoire, alors qu’il y a véritablement beaucoup à faire pour rendre possible un nouveau paysage artistique, à la fois créatif et formidablement partageable.
Bruno Tackels
Le 28 juin 2008