Quand les Statues ressuscitent
Quand les statues ressuscitent
Statues. Reprise par André Benedetto du premier spectacle joué « hors Festival », en 1966
Commençons par le commencement. Par le premier spectacle du off. Statues. C’est le premier spectacle que j’ai vu, en ce début de festival. Mais c’est surtout le premier spectacle joué dans le « off »,… en 1966 !Le off ne s’appelait d’ailleurs pas le « off », il n’y avait pas de nom à donner, juste le désir de jouer, pendant le festival, parce qu’on habite dans la ville du festival, et qu’il n’y a pas de raison qu’on ne joue pas, dans le dos du Palais des Papes. Dans le dos de Jean Vilar. On, c’est la troupe réunie autour du poète André Benedetto, l’année dans un petit théâtre de la place des Carmes. Ils ont donc joué Statues en ce mois de juillet 1966, du dix au vingt, avec une reprise pour cause de succès, au nez et à la barbe des icônes vilariennes. Il faut dire qu’ils n’y allaient pas de main morte, pour dire leur rage d’exister par un art qui ose dire enfin la réalité présente, et tous ce qui la rend peu rassembleuse — l’exact contraire de l’éthique vilarienne du public unifié dans l’acte théâtral. Sauf que Vilar lui-même avait déjà fait la critique de Vilar : dès cette même année 1966, il avait décidé de prendre un tournant sec en invitant de jeunes artistes à renouveler l’énergie d’Avignon. Ils s’appellent Roger Planchon, Antoine Bourseiller ou Maurice Béjart. Sans doute n’était-il pas allé assez loin. Ou alors on peut penser qu’il aurait forcément attiré les foudres des « enragés », tant était virulente leur volonté d’en découdre avec les pères.
Juillet 2008, le théâtre des Carmes « reprend » Statues. Comme un retour de fantômes. Bien vivants, les fantômes, et qui nous livrent une parole insolite. Ni passée, ni actuelle, comme venue d’un autre monde, le monde qui s’ouvrait aux promesses d’un autre. On a déchanté depuis, certes. Ils sont deux, un homme et une femme, plantés sur un socle, en passe d’être engloutis dans le béton, ce qui ne les empêchent pas de parler, et de marcher — du moins de le croire. Et leur langage lui-même n’est déjà plus tout à fait opérant, comme troué, attaqué de l’intérieur. Ils savent le danger éminent et ils aimeraient trouver une issue, un soutien, une lumière. Mais non, rien n’y fait pas même le théâtre « popol », le théâtre « totol » qui a fait la légende d’Avignon. Ils sont usés, lessivés par la grande baratteuse moderne. Et leur fille ne leur sera d’aucun secours, aucun passage de flambeau n’est possible : ils ont oublié jusqu’à son nom, et l’envoie pêcher des crabes au bord de la mère.
Le texte d’André Benedetto est lourd, implacable, rien ne peut changer le cours des choses, pas même atlas et son soleil bleu, qui tourne en silence. Alors fatigués des douleurs et des injustices, ils ne leur restent plus qu’à dire : « Taisons-nous ». Exactement le contraire de ce que fera la génération qui vient. Elle n’ira pas pêcher le crabe, elle partira en guerre contre les statues et se cherchera un nom. Quarante ans plus tard, cette génération est toujours là, souvent accrochée au rocher qu’elle ne veut pas quitter. Elle se débat avec ses rêves échoués, pour le meilleur et pour le pire. Et elle conjure l’abîme, en redonnant vie aux statues. Pour ne pas se taire, encore une fois.
Bruno Tackels
Avignon, le 11 juillet 2008