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Et si l’on refusait la violence du monde?

Publié dans Uncategorized par tackelsbruno le juillet 15, 2008


La compagnie « Générale des planches » monte Médée matériau, de Heiner Müller à la salle Roquille.

« A distance d’un monde culturel qui encouragerait l’esthétique de la laideur et de la brutalité, nous restons convaincus que l’art peut créer du beau et de l’intelligible pour une approche sensible et critique de notre monde. » C’est Sylvie Boutley qui écrit ces lignes, dans l’éditorial qui introduit la programmation de la salle Roquille, un petit lieu avignonnais qui exerce, à l’année, une activité théâtrale de « recherche et de formation », notamment à l’université. Refuser la brutalité du monde, tout le monde est d’accord. Depuis Aristote au moins, cela passe par l’esthétique. C’est même sa fonction principale, une fonction politique et artistique (catharsis est le terme qui explique ce processus génial dont nous héritons, et qui n’a pas varié depuis les Grecs, comme on dit).

Refuser la brutalité du monde. Heiner Müller y a consacré toute sa vie. Il faut dire qu’il l’a vécue de près dans l’Allemagne communiste de l’après-guerre. Il a eu le temps de l’ausculter de près, dans son théâtre. Ses mots rageurs et ravagé incarnent le champ de ruines d’une Europe bégayante face aux horreurs, aux laideurs monstrueuses qu’elle a elle-même engendrée. Il s’agit là d’une esthétique, ni plus ni moins. Alors comment peut-on monter Médée matériau en partant d’un tel présupposé qui refuse « l’esthétique de la laideur et de la brutalité » ? Monter Müller contre Müller ? Le défi est risqué, mais stimulant. Bob Wilson l’a brillamment relevé, avec le succès que l’on sait.

Pour relever un tel défi, il faut être théâtralement armé. Müller est un combattant, pas le choix. Mais sans armes bien affutées, le pari devient vite naufrage. Et c’est qui arrive dans le spectacle proposé par la compagnie « Générale des planches ». A refuser l’esthétique de la violence, sans jamais proposer autre chose, on s’interdit tout théâtre. Et l’on assiste à la pire épreuve qui puisse être vécue par un spectateur. Le théâtre du beau, qui prétend prendre le relais tourne au cauchemar : une Médée qui bavarde dans sa cuisine, raisonne dans son salon, engueule son Jason dans l’escalier. Une Médée qui ne semble jamais prendre sur elle, en elle, devant elle, les poids terribles des mots qu’elle doit proférer. Une Médée qui trivialise la charge aimante et violente d’une femme blessée à mort, comme si les spectateurs devant elle rassembler n’avait pas l’imaginaire pour accueillir sa démesure, comme si elle ne nous concernait pas, cette démesure, dont chacun de nous est capable, un jour… Et puis Jason, sans chair, sans force, présent sans l’être, dans un espace qui ne raconte rien, sinon l’absence de tout propos. On sort du spectacle un peu consterné face à un tel vide, et l’on pense, décidément, que la violence du monde ne peut se refuser, quand on s’expose à la scène.

Bruno Tackels

Le 12 juillet 288.

Médée materiau, de Heiner Müller, mise en scène Claude Lasterade, à la salle Roquille à 15h30.

Une réponse vers 'Et si l’on refusait la violence du monde?'

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  1. sylvie boutley a dit,

    Réponse à Bruno Tackels

    Au sujet du travail de ce metteur en scène à qui la Salle Roquille a accepté de faire confiance (nous ne pouvions voir le spectacle avant de l’accueillir puisqu’il s’agit d’une création) je vous prie de ne pas associer le texte que je signe à ce travail que non seulement je ne signe pas mais qui est “esthétiquement” à l’opposé de ce que nous voudrions défendre. Ceci étant dit : oui, chez nous aussi on prend des risques et parfois cela nous coûte ! mais comme vous le faisiez vous-même remarquer, en son temps, à Monsieur Chéreau : “vous savez très bien qu’un artiste a droit à l’erreur, que son travail doit se penser et s’évaluer dans la durée”.

    Mais d’ailleurs, ma méfiance à l’égard de toute idéologie m’interdit de donner les leçons aux artistes accueillis dans ce lieu et encore moins de leur imposer ma conception du théâtre: ce “refus de l’esthétique de la laideur et de la brutalité” que vous relevez dans votre critique.
    Mais laissez-moi être plus sévère, ou plus lucide que vous : le “théâtre du beau qui prétend prendre le relais” dites-vous ? Je suis bien persuadée qu’aucune prétention de ce genre n’a présidé à cette version de Médée ! et c’est bien là ma plus grande déception.
    Quant à la brutalité, laissez-moi soulever cet autre malentendu : je fais la différence entre son esthétique et la réalité du monde. Et je n’ai jamais constater que ce théâtre-là – je parle de celui des pulsions que ma vision sans doute rétrograde considère comme très éloigné d’Aristote – ait changé quoi que ce soit à la sauvagerie des hommes (pas plus que n’importe quelle autre forme de spectacle vivant ) . Effet cathartique de la théâtralisation de cette violence ? sans doute, mais delà à agir sur le monde!

    Mais quoi qu’il en soit, le spectacle dont vous parlez est si éloigné de cet “éditorial” (que j’appellerai dorénavant et grâce à vous “mon vœu pieux”) que je ne peux qu’admirer ce tour de force de les avoir mis en perspective. Je reconnais néanmoins que ce que vous appelez mon éditorial peut donner lieu à un malentendu et laisser entendre que les spectacles accueillis font écho à cette profession de foi.

    La réalité est que la Salle Roquille, pour continuer de faire exister son travail propre qui n’est plus subventionné depuis que l’on demande aux artistes d’être fiables économiquement, de savoir se vendre et d’obéir à la règle du “tout culturel”, prend des risques, parfois se trompe et toujours assume.

    Mais, dites-moi, Monsieur Tackels, comment se fait-il que vous n’ayez jamais découvert notre travail, signé “Tréteaux du Perche” et à présent “Compagnie la Roquille”; depuis 25 ans que nous offrons nos créations dans ce lieu permanent, notre ouvroir ?
    Il est vrai que dans ce maelström avignonnais où tout se vaut (marchandisation de l’art oblige) nous avons choisi depuis quelques années la discrétion (un exemplaire unique de chacune de nos deux affiches annonçant nos propositions théâtrales : “le Journal” de Virginia Woolf ou “Quartett” de ce même Heiner Muller, délicatement exposé à porte du théâtre. Vous n’avez pas tourné la tête à gauche (doublement surprenant de votre part).
    Elle nous coûte, cette discrétion, mais nous avons fidélisé une poignée de spectateurs éclairés qui seront bien atterrés de vous lire. Car voilà qu’un “Médée” que nous ne pouvons pas défendre est attaqué au nom de cette déclaration. Quelle injustice! Pour avoir lu vos ouvrages, je ne veux pas croire que vous appartenez à ces “professionnels” qui ne cherchent pas à dénicher “l’exception outragée par la règle” avignonnaise. Auriez-vous été, vous aussi, victime d’un leurre?

    Sylvie Boutley


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