Les nouvelles ne sont pas très bonnes mais


Avignon “in” – L’Enfer, comme jamais

Publié dans Uncategorized par tackelsbruno le août 11, 2008

 

Ce 5 juillet 2008 il s’est vraiment passé quelque chose d’important. Quelque chose de rare. Un moment qui compte, un de ces instants dont on sait qu’il est déjà dans l’histoire, qu’il marque le temps, dessine des séquences, en ferme une, clairement, et en ouvre une autre, plus confusément. Certes les programmes des spectacles du Festival « in » d’Avignon indiquent toujours la date de la « création », jour fatidique d’une première « qui fait date ». Cette mention a quelque chose de sacré, un rituel qui espère être au rendez-vous de l’histoire.

 

Ce n’est pas toujours le cas. C’est même très rarement le cas dans la Cour du Palais des Papes, paradoxalement. Certes les spectacles et les artistes qui s’y collent entrent rapidement dans un imaginaire et une mémoire collective. Mais quand on y regarde de près rares, très rares sont les spectacles qui sont à la hauteur de la cour. Au mieux ils négocient avec elles, réussissent à éviter l’écrasement radical, mais souvent très souvent, il faut ben le reconnaître, la cour avale les œuvres comme un monstre mythologique se nourrit rituellement des héros qui l’affrontent.

 

Tout artiste qui accepte de « faire la Cour » sait qu’il prend le risque majeur de se faire défaire, démonter et démanteler par elle. Il n’a finalement que deux stratégies, soit il accepte d’emblée la domination incontestable de la cour (et il joue dans son ombre), soit il parle sa langue, mais alors il lui faut la comprendre intérieurement, saisir presque organiquement ce qui la constitue, sa violence et sa démesure, son élégance et son ingratitude, sa rigueur et sa sécheresse, son aura et force tellurique.

 

Pour ce faire, il lui faut l’affronter, l’arpenter, la mesure (se mesure à elle) et finalement trouver langue commune, d’égal à égal, comme un animal dompté, voire apprivoisé. L’année dernière, Valère Novarina, avec L’Acte inconnu, cherchait dans cette voie là, mais par le biais de l’acteur. La pièce commençait par un long, très long arpentage de l’espace (horizontalement et verticalement), par un acteur, par les mots d’un acteur. (Se) mesurer (à) la cour par la parole, telle était la stratégie de Novarina. Ensuite, le dialogue, la scène, le théâtre, tout devient possible.

 

Cette année, Romeo Castellucci reprend cette intuition à son compte. Mais il pousse l’idée à bout : c’est un homme qui va arpenter, physiquement, à mains nues, l’impressionnante paroi du Palais. En silence, dans un pur silence d’effroi : l’homme ose la démesure, transgresse la limite qui sépare hommes et dieux, il produit le geste tragique par excellence. Et il en mourra, ou plus exactement il en deviendra homme, vivant et voué, vivant, à l’enfer (un autre mot pour la tragédie, donc). Avant l’escalade tragique, il y a un autre événement décisif pour la conquête de la Cour : par l’une des portes en forme d’ogive, Romeo Castellucci sort du mur. Il porte à la main un étrange costume gonflé, se plante au milieu du plateau, seul, nu, et dit : « Je suis Romeo Castellucci ». Il se retourne, enfile le costume, qui ne tarde pas à le transformer en gigantesque bibendum. Par la salle, entrent sept chiens d’attaques, hurlant après la proie qu’ils aperçoivent au milieu du plateau. Chaque molosse est accompagné d’un maître-chien. D’un seul mouvement, ils détachent les bêtes et les enchaînent au bord du plateau. Entre un autre maître-chien, avec trois autres monstres hurlants. Il lâche le premier, qui vient se figer dans le bras de Castellucci, qui tombe au sol. Attaque du deuxième chien. Les aboiements des sept autres chiens redoublent, chargés de l’impuissance de ne pouvoir rejoindre le corps offert à leurs crocs. Le troisième chien est lâché, traverse l’espace comme une fusée. Il se jette à son tour sur l’homme à terre. Sans relâche ils déchiquètent le corps à la dérive. La fureur redouble encore. La mise à mort dure longtemps. Interminable. Coup de sifflet, les trois chiens s’immobilisent. Et rejoignent leur maître, comme un seul homme. Les aboiements s’apaisent, magiquement. L’homme bouge encore, attrape une peau de chien, s’en recouvre, à quatre pattes, puis se relève et disparaît. C’est à ce moment-là que l’homme arpenteur entre en scène, il s’empare de la peau, la revêt et commence l’ascension. Pendant ce temps, un enfant entre par le même trou noir. Une fois arrivé sur le toit du Palais, l’homme jette à l’enfant un ballon de basket. Tout est dit dans ce prologue. La cour est à l’honneur, elle est au fond le personnage du spectacle, le seul personnage, la figure dramatique apr excellence, fosse aux lions, lieu de la mise à mort, mais aussi de la transgression, du jeu et de l’enfance. Oui, tout est dit. Dix minutes d’un silence absolu, et qui monte.

 

Dans le public aussi la tension monte. L’inquiétude aussi. C’est le soir de la première représentation et le public qui peuple la Cour est redoutable, probablement le plus exigeant et le plus intraitable qu’il soit donné de rassembler dans un lieu de spectacle. Et hétérogène de surcroît : certains viennent pour l’art, d’autres pour le théâtre populaire et d’autres encore pour le son et lumière dans un bâtiment du patrimoine… au bout de vingt minutes, ces différences de regard deviennent palpables. Les corps bougent, frissonnent, des bruissements se font entendre. Flottement, dispersion. 

 

Puis entrent soixante personnes sur le plateau de la Cour. Pas d’autre mot que celui-là : des personnes. En rangs très serrés, ils avancent sans avancer. Pas de mouvement en tant que tel, pas de figures repérables, juste une vague qui avance et se meurt doucement. C’est bien de douceur dont il s’agit dans cette apparition. Malgré les couleurs vives de leurs vêtements, sportifs et dans le vent, ils semblent étrangement ralentis dans leur pas. Une étonnante délicatesse se propage de loin en loin, de la scène vers la « salle ».

 

Car c’est bien le plus surprenant dans cette soirée de « première avignonnaise » (et Dieu sait qu’elles sont féroces, les premières, en particulier dans la Cour d’Honneur) : au bout d’une vingtaine de minutes, l’ensemble de l’auditoire se prend à respirer autrement. Quelque chose s’est passé, emportant sur son passage les flottements hésitants de certains spectateurs. Non que l’adhésion serait devenue unanime, mais plutôt ceci : la scène s’adresse à nous, pose une question, et nous devons, chacun d’entre nous y répondre. Magnifiée par l’art du théâtre, la Cour devient Sphinx et attend notre parole. Chacun se doit d’y répondre, concerné. Je n’avais jamais vu « la Cour » en cet état, scène et salle pétrifiées en une joute oratoire au sommet. 

 

Nouvelle apparition, nouvelle énigme. Dans une immense cage en verre, assis à quatre pattes, ou gambadant, ou couchés sur le ventre, une assemblée de tout petits bébés nous fait face, surveillés par un énorme ours en peluche. La scène est douce, familière, terrifiante. Elle glace les sangs. Mais pourquoi ?

 

Nouvel événement. La Cour revient à l’honneur, elle se plie maintenant à tous les désirs de l’artiste. Et pourtant elle résiste un peu. Un immense voile noir descend du haut de la façade abrupte et la recouvre entièrement. J’écris cette phrase au présent, celui de l’écriture, mais le présent tyrannique du théâtre en a décidé autrement : la machinerie n’a fonctionné qu’une seule fois, lors d’une répétition ! Comme une sorte de petite vengeance de la Cour… Elle n’a jamais été aussi belle, aussi lumineuse, aussi secrète, tant la lumière qui l’habite est juste et imprévisible.

 

Puis ce sont les spectateurs qui se trouvent en quelques secondes recouverts d’un voile blanc. Recouvrir la Cour, aveugler les spectateurs. Deux idées simples, mais puissantes, iconoclastes, mais pleines de respect amoureux.

 

C’est par les dessous des gradins que le théâtre va retrouver sa voix. Un fracas inquiétant se fait entendre, se rapproche de nous, contourne les échafaudages métalliques et se rapproche de la scène : apparition d’un cheval noir sur le plateau recouvert d’eau. Des flaques de sang se forment peu à peu sur son passage. Arrive un piano, qui ne va pas tarder à prendre feu. Puis c’est au tour d’Andy Warhol, qui sort d’une voiture complètement écrabouillée. Il fait des polaroids, tout naturellement. Des titres de ses œuvres, en signe avant-courreur, avaient été projetés sur le mur du Palais. Mais pourquoi donc Andy Warhol ? De nombreuses paires d’yeux voudraient savoir, espèrent qu’il y a une réponse. Ils l’attendent au lieu de la produire eux-mêmes, comme le suggère pourtant Castellucci, au fil de ses spectacles, depuis plus de vingt ans : laisser chaque spectateur construire sa propre fabrique du regard, en toute liberté. Il faut croire qu’on en a peur, souvent.

 

Un homme  couché au sol, ventre contre terre, tourne indéfiniment. Sept télévisions sortent des fenêtres, tout en haut du mur. Elles forment le mot « Etoiles ». Elles tombent l’une après l’autre, dans un bruit d’écrasement saisissant. Il en reste trois, c’est le mot « toi » qui survit. Et c’est bien le spectateur, chacun des spectateurs de la Cour, qui est l’acteur principal de ce spectacle majeur (avec la cour, on l’a déjà dit, qui n’avait jamais été scénarisée avec cette force). Les spectateurs sont au cœur de tout, au cœur de l’enfer. Les lettres qui forment le mot « inferno » étaient apparues plus tôt dans le spectacle, en lettres de néon blanc, entourées de guillemets. C’est l’enfant du début qui regardait l’enfer, face à nous. Puis les lettres disparaissent, restent les guillemets de début et de fin, mais retournés, vers nous, donc. Nous regardons la cour, nous, donc, et c’est l’enfer, le nôtre, comme jamais il ne nous avait été donné de le voir…

 

Avignon, le 12 juillet

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