Les nouvelles ne sont pas très bonnes mais


JOURNAL DE BOGOTA ICI LES DIEUX NE SONT PLUS TRES LOIN

Publié dans Uncategorized par tackelsbruno le septembre 30, 2010
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Le 2 juillet

Pour atteindre la « maison » de R. et H., il faut remonter sur le flanc de colline, traverser tout le village, et s’engager sur un chemin de pierres, qui va peu à peu devenir de terre. Quinze minutes de montée plus tard, on oblique à droite à travers une végétation qui compose de plus en plus avec l’environnement minéral. Les arbustes et les plantes prennent en réalité racine sur une gigantesque coulée de pierre qui recouvre toute la pente. En la suivant sur deux cent mètres, la pierre brute fait place à un chemin de dalles, cette fois façonnée par la main de l’homme. La descente fait un coude, dessinée par un mur de plantes grasses, et là

Là, c’est le choc. Une gigantesque terrasse en pierres surplombe la vallée, la cime des arbres vient lécher les premiers contreforts de pierre et en bas, comme perdu, comme noyé par tant de beauté, le village de Barichara. La terrasse n’est pas tout à fait une terrasse, c’est aussi un salon, car elle est en fait recouverte d’un immense toit charpenté, sur le modèle des fermes traditionnelles où l’on sèche le tabac (XXX). En contrebas, mais toujours sans un seul pan de mur, une autre terrasse salle à manger, plus haut, une autre encore qui accueille la cuisine, toujours sans aucun mur. Côté montagne, ce sont les plantes qui font fermeture, et côté vallée, c’est le vide, et dessous ce tapis d’arbres à perte de vue, qui reçoit en français ce nom magnifique de « canopée ». Sans aucun doute l’un des plus beaux de la langue française. Je comprends pourquoi.

Une maison à murs ouverts. En lien direct avec la pierre et le végétal.

A droite de la terrasse salon, c’est l’aile de H. et de son compagnon. Là encore, aucun mur, aucune fermeture pour la salle de bain, les commodités, seule la chambre, gigantesque est équipée d’un mur de bambous mobile qui permet de retrouver un espace fermé pour la nuit. Le jour, les panneaux coulissent en accordéon et la chambre devient pure terrasse. De l’autre côté du salon, l’aile de R., construite sur le même schéma (c’est H. et son compagnon qui ont entièrement dessiné les plans de la maison, au point d’ « inventer » ces panneaux de bambous, qui font maintenant flores dans la région). On y accède par un petit ponton japonais — toute la maison, à commencer par les fameux panneaux, est comme traversée par un esprit d’Orient, venu à la rencontre des matières de Colombie, le tout repris dans les formes épurées de la modernité européenne.

Une nouvelle terrasse de pierre ouvre sur trois chambres en enfilades, ouvertes, sur la vallée, mais ici l’effervescence végétale laisse la place à la coulée minérale, qui accueille un grand jardin de cactus. La terrasse, sur le flanc est de la maison, laisse place à un espace décidément oriental. Plusieurs niveaux s’étagent à travers le champ de cactus, troués de bassins pour les fleurs, dont l’un est destinés aux hommes. A flanc de coteau, derrière un mur de pierres, de ces pierres lourdes et jaunes, tirant parfois sur le rouge, on entre dans une autre salle de bain, totalement extérieure, et entièrement habillée de plantes.

Ici les dieux ne sont plus très loin.

Un choc, donc pour celui qui a fait, de chez lui, dix-neuf heures de voyage pour arriver là, devant ce qui s’apparente, au sens le plus technique, au « sublime ». Juste en dessous de la limite de ce qui fait la séparation entre le monde des dieux et celui des hommes. On ne peut aller plus loin, on ne peut guère imaginer plus puissant, dans le domaine de ce que la beauté humaine peut faire. Terre et ciel, vide et plein, pierres et plantes, ouvert et fermé, orient et occident, Europe et Amérique, rural et urbain, calme et bruissant (car tous les sons, l’immensité des sons de la nature habitent littéralement le lieu), tous les paramètres de l’habiter idéal sont convoqués, tendus ici, à Barichara. Un lieu qui mérite mille fois ses italiques, des guillemets, des parenthèses, tant tout ce qui abime notre monde est ici repoussé, pour une vie suspendue. Sous la limite. Un lieu d’utopie, dans la pierre, où la pensée est invitée, à chaque instant, puisqu’il n’y a ni porte, ni fenêtre. Ici les dieux ne sont plus très loin.

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