Et en Europe, comment va le théâtre? Par Bruno Tackels
Au début du mois d’avril, la ville de Wroclaw en Pologne accueillait le « Prix Europe pour le Théâtre », en partenariat avec l’Institut Jerzy Grotowski. Dans la ville natale du maître polonais, l’Europe honorait cette année, pour la treizième édition, un autre grand artiste national, Krystian Lupa. Dans le cadre de l’hommage qui lui était rendu, Lupa présentait « Factory 2 — une rêverie collective inspirée par le travail d’Andy Warhol ». Une grande œuvre théâtrale, qui démontre que le maître dépasse le fils (Krzysztof Warlikowski) qui dépasse le maître.
En assistant à cette magnifique leçon de théâtre, on se dit qu’il a de beaux jours devant lui… Les nouvelles réalités théâtrales sont en effet très foisonnantes dans le paysage européen. D’où ce second prix, décernée cette année (pour la onzième édition) à cinq compagnies singulières qui inventent de nouveaux langages scéniques : François Tanguy et le Théâtre du Radeau, Pippo Delbono, Rodrigo Garcia, Arpad Schilling et Guy Cassiers. Cinq univers novateurs qui suscitent encore de nombreuses interrogations, voire certains malentendus, comme on a pu le voire encore lors de cette semaine polonaise, qui proposait des tables rondes, des entretiens et plusieurs spectacles de chaque artiste.
Une belle idée du « Prix Europe pour le Théâtre » qui permet d’éprouver la réception des différentes formes théâtrales, dans le milieu de la critique internationale, mais aussi auprès de la population de Wroclaw. Arpad Schilling et Guy Cassiers suscite une adhésion d’ordre esthétique et intellectuelle de bon aloi. Ils prolongent en effet une tradition maintenant bien ancrée de la mise en scène qui se hisse au rang d’art, ou plus exactement de la mise en scène qui se renouvelle en tant qu’écriture de plateau. Suivant des stratégies bien différentes, ils se servent des textes « théâtraux » pour laisser apparaître leur propre écriture (et non l’inverse…).
Quant au Théâtre du Radeau, il est resté une énigme, celle qu’il a réussi à protéger depuis tant d’années. Avec son cortège de questions devenues purs rituels : mais que veut-il dire ? Comment pourrait-il répondre, celui qui fait du théâtre parce qu’il ne veut rien dire, et que son théâtre, justement, dit tout sans rien dire. Malgré ses manières décalées (à vif dans Le Temps des Assassins, qui n’a pas manqué de désorienter une partie du public), Pipo Delbono a su transformer l’essai, avec Questo Buio Feroce (Cette féroce obscurité), qui a reçu un accueil que l’on peut qualifier de « triomphal ».
Avec le cinquième lauréat, c’est une autre « affaire ». « Rodrigo Garcia a encore frappé. », diront ses détracteurs, qui ne manquent pas, ici et ailleurs. Ce qui est sûr, c’est qu’il a frappé les consciences, de Pologne et d’ailleurs. Avant même que les festivités du « Prix Europe pour le Théâtre » ne commencent, les soucis s’accumulaient. Ayant appris qu’il y a avait présence (et même mise à mort !) d’animaux sur le plateau de Rodrigo Garcia, les services vétérinaires du district se sont mis à enquêter, avant de donner l’autorisation de jouer les représentations. Ils n’ont rien pu objecter aux trois hamsters qui font quelques brasses hardies dans un aquarium, avant d’être repêchés par une épuisette salvatrice.
Quant aux quatre grenouilles, elles sont hautement « sécurisées », attachées par la patte au gisant de ciment (un homme vivant, et qui ne meurt pas sur scène, je vous rassure) qui clôt le spectacle « Et balancez mes cendres sur Mickey ». Restait le homard qui est préparé dans les règles de l’art culinaire (et donc tué avant d’être mangé, selon la tradition multi-séculaire), à la faveur d’une Performance au titre explicite : Matar para comer — Tuer pour manger. Tous les gestes sont étudiés, parfaitement ritualisés, mais surtout les battements du cœur de la bestiole sont sonorisés et largement diffusés dans la salle. C’est bien évidemment ce point précis qui pose problème, et qui fait basculer une partie de l’auditoire du côté de l’insupportable. En mettant en scène, par tous les moyens de la scène, un événement qui se produit d’habitude en dehors de toute scène, dans la coulisse des cuisines des grands restaurants, Rodrigo Garcia produit un acte irrecevable, alors qu’il est parfaitement reçu dans la vie « ordinaire »… Sans rien savoir de tous ces développements, les services vétérinaires de l’Etat ont rendu un verdict épatant : la manifestation pourra avoir lieu en présence du public, à condition de l’annoncer comme une « démonstration gastronomique » (sic). On verra plus loin à quel point cette bizarrerie administrativo-technocratique de haut vol a son importance dans le dénouement du « récit » .
C’est étrangement cette petite « pièce » de 15 minutes, qui n’est pas l’essentiel de l’œuvre de Rodrigo Garcia, qui va mettre le feu aux poudres. Car il ne s’agit en aucun cas d’un spectacle à part entière, plutôt d’un acte qui invite à prendre position. Rien d’étonnant dès lors s’il fait couler beaucoup d’encre (quitte à éclipser, parfois injustement, la réflexion sur l’ensemble du travail). Et de ce point de vue, les représentations de Accidens — Matar para comer ; Accident — Tuer pour manger atteignent pleinement leur objectif, ou du moins une partie de leur objectif. Car l’enjeu de ce travail n’est pas de provoquer les ligues de vertus, les réseaux d’ « animalistes » et les associations chrétiennes. Même si dans le cas présent, la provocation poussée à bout affole justement toute logique et présente quelques éclats de vérité, qui en disent long, très long sur l’état du monde. Lors de la première séance d’Accidens, un homme se lève, décroche le homard et le replonge dans son aquarium d’ « origine ». Rodrigo Garcia bondit sur le « plateau de cuisine » et pousse l’homme vers la sortie. Il se débat : “Ne me touche pas !”. “Et toi tu n’avais pas à toucher mon animal !” Rodrigo Garcia lui répond du tac au tac, très tendu. Lors de la deuxième séance, les choses s’accélèrent. Une femme sort du théâtre et se précipite au commissariat le plus proche pour porter plainte. Le lendemain matin, toutes les attachées de presse sont en émoi. L’affaire s’emballe, les télévisions et les journaux s’emparent de l’affaire, posant au passage une question plutôt perfide : comment le prix Europe peut-il récompenser un tel imposteur ?
Des membres du Jury, dont Franco Quaddri, et des « spécialistes de l’œuvre de Rodrigo Garcia » (dont votre serviteur) sont réquisitionnés pour répondre aux questions des journalistes de la radio et de la télévision. Lors d’une émission de radio très populaire, une journaliste m’invite en face d’un éminent professeur de biologie censé démontrer à quel point le homard subit de terribles souffrances au cours de l’abjecte torture que lui inflige ce psychopathe d’ »acteur ». Non seulement je découvre que la journaliste n’est autre que la plaignante, et le professeur très embêté reconnaît qu’à propos du homard, on est absolument incapable de savoir s’il souffre ou non, lors de ces pratiques hypothétiquement barbares, parce que montrées sur une scène, et non plus cachées en cuisine. Un autre animateur laisse entendre que Greenpeace viendra manifester lors de la remise des prix. Lors d’une « pause musicale » (genre RTL ou Europe 1), elle quitte sa place et vient se glisser dans mon dos : elle prend un air menaçant et glisse à mon traducteur : « Vous vous rendez compte que votre mai va être poursuivi par la justice ? Vous mesurez la gravité des faits ? » La pratique limite interrogatoire me fait frémir. Je lui souris. Les micros se rallument.
De plus en plus offusquée, la plaignante affirme, péremptoire que jamais un grand restaurant ne s’abaisserait à des pratiques aussi barbares. Il ne me reste plus qu’à lui renvoyer le label de « démonstration gastronomique », promulgué pour définir le type d’activité de Rodrigo Garcia ! Un label édicté par les services compétents de l’Etat qu’elle prétend solliciter pour faire interdire ces dangereux agissements… C’est bien connu, L’Etat rend fou, surtout quand on le fait entrer dans la tête de chaque citoyen, pour surveiller tous les autres… Un réflexe des pays socialistes que le libéralisme a parfaitement intégré. Et quand la morale la plus bêtifiante s’en même… il faudrait donc envoyer des policiers dans toutes les cuisines de la terre, surtout si elles sont luxueuses, elles regorgent sûrement de terribles exactions, et abritent d’inquiétants génocidaires.
Décidément, Rodrigo Garcia continue de faire parler. Et dans tous les sens, avec beaucoup d’affects, comme si ceux qui avaient assisté à ses spectacles avaient subi un choc. Cette logique du choc est ancienne dans l’histoire de l’art moderne. Les dadaïstes l’ont largement éprouvée, et on a vu qu’elle a porté loin… Mais par définition, nous sommes trop proches pour porter un jugement, qu’il soit édicté par le tribunal de l’art ou par celui de la justice. Rodrigo Garcia laisse des indices de nous-mêmes, victimes et bourreaux de nous-même. L’enquête ne fait que commencer…
Bruno Tackels
Paris, le 19 avril 2009
Post-scriptum : Le dimanche 5 avril 2009, la remise du prix Europe n’a pas été perturbée, et au dire même de la plaignante, sa plainte risque fort de n’être jamais instruite… Que faut-il en penser ?