Les nouvelles ne sont pas très bonnes mais


Castelet de la haine ordinaire

Publié dans Uncategorized par tackelsbruno le juillet 18, 2008


 

 

Thomas Bernhard monté avec brio et intelligence au Théâtre des Halles.

 

Quand on lit les « Dramuscules » de Thomas Bernhard, on ne peut s’empêcher de se demander s’il est vraiment tout à fait sérieux, quand il distille avec perfidie ce fiel de la haine ordinaire dans un monde qui semble fait pour la paix et l’harmonie. En montant l’un de ces dramascules, « Le Mois de Marie », Frédéric Garbe et Gilbert Traina se sont visiblement posé ce genre de questions, lorsqu’ils proposent une version délibérément guignolesque de ce texte à l’acide. C’est en effet dans un castelet qu’ils campent les deux villageoises qui commèrent sur l’état du monde, du ciel, du village et surtout de l’homme que l’on est en train d’enterrer, Monsieur Geissrathner, personnalité caritative du village, un riche notable qui fait la quête pour le Sahel et autres fêtes votives. Il est mort dans un accident, son vélo fauché par une voiture. Conduite par un turc — finit-on par apprendre, par la bouche des deux commères. Qui n’est pas dans son tort. Mais quand même, c’est un turc…

Il ne s’agit pas pour autant d’un spectacle de marionnettes, ou alors métaphoriquement, puisque les deux acteurs apparaissent en chair et en os, à l’échelle un, pourrait-on dire, au milieu d’un paysage idyllique de petit train miniature. Elles sont absolument identiques, par leur costume traditionnel rouge et noir, par leurs mimiques et petits rituels de dévots cyniques, qui avancent derrière le masque de la bienséance et de la ferveur religieuse. Le décalage des échelles rend palpable, de manière implacable, l’écart abyssal, décrit par Thomas Bernhard, entre l’apparente civilité des deux dames et la pulsion meurtrière qui s’y cache, entre la haine recuite pour le turc et les paroles mielleuses d’amour du prochain qu’elle répandent sur le petit village, le surplombant de leur moralité de pacotille.

Le texte en devient d’autant terrible qu’il sonne drôle, voire léger. Les silences, surtout, impriment une couleur de plomb, raillée par le gazouillis des oiseaux, qui en deviennent d’autant plus insupportables. La bande-son d’une grande minutie s’impose très vite comme une écriture à part entière. Jusqu’à faire revenir, en boucle, la pétarade d’un chauffard, qui ne peut qu’être turc. Même s’il ne fait rien, quand même, c’est un turc…

 

Un spectacle d’une grande maîtrise, surplombé par deux acteurs d’une grande justesse, y compris dans le registre glissant de la caricature, qui tourne très finement à l’emblème kitsch, dans laquelle tout le monde reconnaît une part de son imaginaire. Quand un texte monstrueux rencontre une scène d’intelligence, on récolte une pépite rare, intense et troublante, qu’il faut aller voir de tout urgence.

 

Bruno Tackels

Avignon, le 13 juillet 2008

 

Le Mois de Marie, de Thomas Bernhard, mise en scène de Frédéric Garbe, au Théâtre des Halles, à 22h30.

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